Samedi 12 septembre 2020

Le taxi chargé de nous amener jusqu’à la frontière syrienne est là. Nous chargeons les valises, vérifions que nous avons bien chacun notre passeport, notre test covid et le formulaire pour le visa, puis nous démarrons vers notre nouvelle vie.

Nous traversons Beyrouth dans sa largeur, le paysage défile. Des collines et des habitations blanches se dressent un peu partout. Ça me rappelle Naplouse en Palestine, d’ailleurs on n’en est pas très loin.

Les paysages se ressemblent donc ainsi que la conduite ! Je suis bien au Moyen-Orient à devoir m’agripper au siège et à avoir l’impression qu’on va entrer en collision avec chaque voiture devant, derrière ou à nos côtés.

Après une bonne heure et demi de route, nous arrivons au premier poste frontière, celui de « Masnaa » qui marque la sortie du Liban. Il faut aller au guichet, remplir un formulaire, présenter son passeport, le test du covid et le formulaire pour le visa afin d’obtenir le tampon de sortie du territoire.

On traverse ensuite une sorte de No Man’s Land. Puis nous nous retrouvons dans un second poste de frontière, celui qui marque l’entrée en Syrie. Le chauffeur de taxi me laisse un peu en plan et me dit qu’il est dehors si j’ai besoin de lui avant de disparaitre. Il y a plusieurs guichets (« Familles », « Arabes et étrangers », « Autres nationalités »), je n’ai pas l’impression que les panneaux indicatifs soient tellement respectés alors je vais à celui où il y a le moins de monde. De plus dans le monde arabe, comme dans beaucoup d’autres pays, le principe de « faire la queue » n’existe pas vraiment… On se serre les uns contre les autres, on tend la main pour donner au guichet ce qu’on a à donner en même temps que 15 autres personnes et c’est au policier de choisir lequel il va prendre en premier, souvent celui qui se trouve vraiment en face de lui. Être une femme ou être étrangère n’aide absolument pas, c’est parfois même le contraire.

Le premier policier mécontent me houspille vers le guichet d’à côté. Je refais la queue puis le second policier me demande avec un sourire « Ajnabia ? » (« Etrangère ? ») et m’indique le guichet numéro 2. Il y a beaucoup de monde. J’attends. Je suis rejointe par le chauffeur de taxi syrien qui nous prendra en charge à partir de maintenant et qui prend les choses en main. Il s’avance vers le guichet mais Abelrahman est parti faire du thé. Ce n’est pas une blague. Le policier s’appelle vraiment Abdelrahman et il revient quelques minutes plus tard avec une grosse théière en fonte pleine de thé avant de faire le tour de ses collègues pour les servir.

On a finalement réussi à obtenir le premier formulaire à remplir, ce que l’on a fait. Ensuite il faut que le policier récupère le formulaire pour nous donner un papier qui nous permettra d’aller acheter le visa. Mince, Abdelrahman est reparti faire du thé, on le cherche partout, on râle, les autres policiers ne veulent pas faire le boulot à sa place. Ça y est, le revoilà. On a récupéré les papiers pour acheter le visa, on se dirige donc vers le guichet spécialement dédié à l’achat du visa de l’autre côté de la pièce. Il y a du monde qui cette fois-ci fait la queue, mais notre chauffeur de taxi n’a pas envie d’attendre, il passe devant tout le monde, appelle le policier par son prénom et échange rapidement quelques banalités avant de lui faire passer les papiers et l’argent. Il récupère ensuite rapidement de grandes feuilles jaunes qui indiquent que nous avons payé les visas. Il faut maintenant retourner de l’autre côté de la pièce vers les premiers guichets, attendre de nouveau que l’on veuille bien s’occuper de nous et enfin finir par échanger ces papiers jaunes contre un tampon sur notre passeport nous autorisant pour le moment à séjourner 15 jours en Syrie.

Cette aventure n’a pas été sans me rappeler celle du Mogama, le centre administratif du Caire, autrefois sur la place Tahrir et maintenant déplacé dans le quartier d’Abasseya. C’est un monument mythique, de par son aspect premièrement : c’est un énorme bâtiment gris de type soviétique construit par les Russes. Il y a des dizaines d’étages et très peu d’informations quant à son organisation. Quand on a un papier à faire, il ne vaut mieux pas être pressé, j’en ai fait l’expérience il y a 3 ans justement quand j’étais en Égypte en touriste et que je voulais renouveler mon visa. J’ai été baladée de secrétaire en secrétaire – des femmes qui mangent des chips et discutent entre elles, qui finissent par vous regarder avec mépris au bout de longues minutes pour savoir ce dont vous avez besoin puis vous dirigent vers un autre bureau. Je finis par être envoyée vers un policier qui distribue des formulaires mais me dit que ce n’est pas lui que je dois voir mais tel guichet. Le même schéma se répète, si vous avez vu le dessin animé « Les 12 travaux d’Astérix » où il part d’étage en étage et de guichet en guichet, ça vous représente bien la scène. Finalement je suis renvoyée vers le policier qui finit par me dire que c’est bien lui qui a le formulaire mais que malheureusement c’est la fin de son service et que je dois revenir demain matin. Il y a un excellent film égyptien où le personnage principal, interprété par Adel Imam – grand acteur égyptien, se retrouve lui aussi baladé de guichet en guichet pendant des jours et finit par prendre en otage tout le bâtiment ! Un film des années 90 très critique sur le système administratif et plus généralement le gouvernement, qui ne serait certainement plus toléré aujourd’hui en Egypte.

« Terrorisme et Kebab », par Cherif Arafa, 1992.

Après avoir terminé nos démarches administratives, nous sommes sortis avec nos deux chauffeurs (le Libanais et le Syrien) pour récupérer nos valises et les installer dans le taxi syrien. Il est temps de dire au revoir au premier chauffeur. Notre chauffeur syrien démarre puis s’arrête très vite à un checkpoint puis un second, un troisième, au total nous avons passé cinq ou six checkpoints militaires. Finalement nous laissons le dernier derrière nous ! Il est 17h30 environ, nous sommes officiellement entrés en Syrie !

 

Au moment où je passe la frontière, je suis émue car ce passage me ramène à un autre passage de frontière très intense. Il y a presque trois ans, le 1er novembre 2017, j’ai passé la frontière entre la Jordanie et la Palestine pour y passer 3 mois à y faire du volontariat dans des associations palestiniennes. Pour les deux pays, la Syrie et la Palestine, je n’arrivais pas à m’imaginer comment serait l’entrée dans deux pays aux situations si complexes. Passer la frontière était un acte de fort. Avoir la chance d’entrer en Syrie alors que des milliers de personnes ont fui et certains encore continuent de fuir le pays, est un privilège. Pouvoir venir vivre et travailler ici quand ses habitants doivent partir n’est pas anodin et je garde fortement en moi cette idée que j’ai de la chance d’être ici et de vivre cette expérience, et que cette chance est intimement liée au fait que je suis blanche. Comme pour mon séjour en Palestine, j’ai fait le choix d’être ici et j’en suis heureuse. Toute ma vie je me rappellerai de ces premières secondes en Syrie comme des premières que j’ai passées en Palestine et où j’ai pris cette photo qui, même si elle n’a rien d’exceptionnel, représente pour moi ces premières secondes, ce passage, cette chance d’être présente.

1er novembre 2017, arrivée en Palestine.

 

Le chemin est rapide pour rejoindre Damas, une petite demi-heure de voiture et nous voici dans la capitale. Après ces mois d’attente, l’incertitude du départ, trois jours de voyages / escales / péripéties, me voici arrivée dans mon nouveau lieu de vie. Un nouveau pays, une nouvelle langue (le dialecte syrien est très différent de l’arabe égyptien et pour le moment je ne comprends pas grand-chose !), une nouvelle culture, une nouvelle ville avec ses histoires, ses coins cachés, ses habitants qui pour certains deviendront des amis, ses futures habitudes, ses futurs souvenirs. C’est un mélange de sentiments qui donnent à la fois l’espoir et le vertige. Beaucoup de choses m’attendent ici, il n’y a plus qu’à les découvrir.

Je déménage… en Syrie ! – Partie 3