Lecture #17 – Les fils de la Médina

Ouvrir un roman de Naguib Mahfouz, c’est comme faire un voyage dans le temps. C’est la promesse de se retrouver plongé dans une autre époque où tout vous parvient. Les sons, les détails des décorations, les odeurs du marché, la beauté des costumes, mais aussi les mentalités et les caractères propres à l’époque donnée.

Au pied de la montagne de Muqqatam du Caire se dresse un quartier. Dans la Grande Maison se trouve Gabalawi, l’Ancêtre du quartier, qui vit cloîtré dans sa demeure et que l’on n’a pas apperçu depuis bien longtemps. Pendant plusieurs générations, l’auteur nous fait suivre l’histoire de ce quartier. Chaque génération y trouve ses bons et ses méchants citoyens, mais également son personnage clé, celui qui va marquer son temps et qui prendra place dans les histoires des conteurs.

Le génie de Mahfouz, c’est de s’inspirer de l’histoire des 3 grandes religions monothéistes et chaque personnage central en est son Prophète.
Par la puissance de l’auteur, c’est toute l’histoire des religions monothéistes qui nous est contée bien que remaniée et réinventée.

A l’époque, cela n’a pas plu à tout le monde et Naguib Mahfouz a essuyé une tentative d’assassinat de la part d’extrémistes religieux peu sensibles au génie littéraire de ce monstre de la littérature égyptienne.

Personnellement, ce livre s’est hissé dans le top 10 de mes livres préférés de tous les temps ❤️

Retour à Alep

Depuis mon premier séjour à Alep en novembre 2020, j’y suis retournée plusieurs fois. Quelque chose m’attire dans cette ville que je ne peux pas vraiment expliquer.

J’aime les villes qui ont une âme, les villes qu’il faut prendre le temps de découvrir, qui mettent du temps à abandonner leurs secrets, qu’il faut explorer, comprendre. Et à Alep, la plus vieille ville du monde, il y en a des couches à soulever pour tenter d’effleurer un peu de son histoire. J’aime son histoire millénaire, sa diversité et son architecture si différente de celle de Damas.

J’ai également l’impression qu’Alep est le concentré du cocktail de mes émotions au sujet de la Syrie. Elle fait partie des villes qui ont le plus été touchées par la guerre. Alors que Damas a été relativement épargnée, Alep, elle, porte encore aujourd’hui les stigmates du conflit. Les destructions défigurent la ville, parfois un quartier, parfois une rue ou encore un bâtiment. Et en même temps, puisqu’il le faut, la vie continue. Chacun poursuit son quotidien, les cafés, les restaurants et les boutiques sont ouverts, jouxtant un immeuble détruit. Au milieu des décombres la vie reprend ses droits, les piétons se baladent et achètent des sucreries face à la Citadelle fièrement dressée face à la désolation des bâtiments ravagés.

À force de séjours là-bas, j’ai créé une relation particulière avec cette ville. J’aime y retourner régulièrement pour continuer de l’explorer. J’y retrouve certains lieux favoris ainsi que des amis désormais.

Petit récit des mes dernières pérégrinations.

Trip n°2 – Juin 2021

L’année dernière au mois de juin, je décide de retourner à Alep et j’embarque avec moi Maher et son ami Adeeb qui n’a pas revu Alep depuis la guerre, mon collègue Grégory et mon amie et collègue Soulafa.

Nous partons tôt le matin tous ensemble en bus depuis la gare routière qui se trouve dans le quartier de Douma, en périphérie de Damas, ravagé par la guerre. La gare routière se situe littéralement au milieu des ruines.

Il nous faut environ 4 heures et demie à cinq heures pour rejoindre Alep, le trajet étant ponctué d’une pause d’une demi-heure dans la gare routière de Homs et de plusieurs checkpoints militaires.

Nous arrivons en début d’après-midi et après avoir déposé nos affaires à l’hôtel et pris possession de nos chambres, nous nous dirigeons vers le lieu de notre déjeuner. Mon amie Mylène, qui vit à Alep et à qui j’étais venue rendre visite l’année dernière, nous fait le plaisir de se joindre à nous pour un café. Puis c’est au tour d’un ami de Maher, Waseem, un photographe alépin, de nous rejoindre. Waseem va d’ailleurs au cours de ce séjour devenir un très bon ami à moi, et je le verrai à chacun de mes séjours ici. Je découvre grâce à lui une autre facette de la ville et de nombreux lieux cachés.

Nous nous dirigeons ensuite vers l’ancien centre historique gravement touché par les bombardements pendant la gare. Quelques reconstructions ont commencé mais comme d’habitude, les moyens manquent. Un peu plus loin, de magnifiques anciennes bâtisses en bois mériteraient elles aussi quelques rénovations.

Nous rejoignons à pied l’esplanade de la Citadelle d’Alep au beau milieu de la golden hour. La lumière orangée baigne le lieu et lui donne une atmosphère particulière. La place est bondée, les familles ou les amis se réunissent pour passer un moment à marcher autour de la Citadelle, manger du maïs ou de la barbe à papa.

Tout autour, c’est la désolation. Pourtant, cela ne semble plus perturber personne. La vie doit continuer, coûte que coûte. Les destructions font partie de l’histoire de la ville et les Alépins aspirent désormais à un retour à la normale selon leurs mots.

 

Nous continuons notre promenade en direction des souks qui entourent la mosquée des Omeyades.

Je peux alors voir les progrès des rénovations depuis la dernière fois que je suis venue en novembre l’année précédente. De nouvelles boutiques ont ouvert dans la partie reconstruite, et les rénovations avancent, particulièrement dans le « souk des femmes » ainsi que la rénovation de la mosquée. Cela va devenir au fil de mes séjours à Alep, un véritable rituel que de venir voir les rénovations de ce quartier et de me poser admirer celles de la mosquée des Omeyades d’Alep.

 

Le lendemain, nous commençons notre promenade par la visite de deux lieux que j’aime beaucoup et que j’avais déjà visités la première fois : un magnifique caravansérail et l’institut de formation au tourisme qu’a monté mon amie Mylène et qu’elle m’a fait visiter la dernière fois. Le lieu n’est habituellement pas ouvert à la visite mais Mylène a passé un coup de téléphone à la directrice pour nous permettre d’y entrer.

La cour du Khan

 

La cour de l’Institut de tourisme.

 

Puis nous vient la meilleure idée de l’année : visiter la Citadelle à 13 heures en plein mois de juin sous 40 degrés. Cela vaudra d’ailleurs une insolation à Soulafa qui ne se joindre malheureusement pas à nous pour goûter les boulettes de viande à la sauce cerise, célèbre spécialité alépine, du fameux restaurant « Qortoba ». Il lui faudra attendre l’année suivante et un autre séjour à Alep pour pouvoir enfin les goûter. Même si les conditions de la visite furent un peu éprouvantes au vue de la chaleur, cela en valait largement la peine.

On a continué la série « Mais où est Salah el Din ? »

 

Après un repos bien mérité à l’hôtel, nous continuons notre journée et allons contempler le coucher du soleil près d’un café en haut de la porte d’Antakya.

Puis nous allons visiter la mosquée que je rêvais de visiter et avec laquelle je saoulais tout le monde depuis notre arrivée. L’atmosphère est unique dans cette mosquée aux airs de mille et une nuits. Quasiment à l’abandon, des fidèles se pressent tout de même pour prier lorsque nous arrivons au moment de la prière du maghreb (coucher de soleil). Nous passons un long moment à déambuler dans son immense cour.

 

Le soir nous dégustons un dernier repas entre amis puis le lendemain, il est déjà l’heure de nous séparer car Soulafa et moi nous levons tôt pour partir vers la côte pour le reste de notre road-trip. Mais ça, c’est une autre aventure !

 

Trip n°3 – Novembre 2021

En début d’année scolaire, Alep me manque (comme toujours) et je décide d’y emmener ma collègue Hayat pour lui faire découvrir la ville.

Nous devions partir en bus le jeudi après-midi après l’école mais j’avais un peu peur d’arriver en retard car nous devions dormir chez les sœurs et nous avions un couvre-feu (j’expliquerai plus tard). Comme on ne sait jamais trop combien de temps peut prendre le trajet en bus (surtout que je n’avais pas réservé), je n’étais pas sûre d’arriver à l’heure. Hayat me rejoint chez moi aux environs de 14h et nous trouvons un taxi en bas de chez moi qui doit nous emmener à la gare routière. Nous montons et en voyant nos sacs, le chauffeur nous demande où nous voyageons, je lui réponds que nous partons à Alep. Par chance, le chauffeur part sur la côte et nous propose de nous déposer à mi-chemin à Homs pour une somme intéressante. Cela nous arrange beaucoup : au lieu d’aller jusqu’à la gare routière, d’attendre de trouver un bus, qu’il parte, etc., nous nous mettons directement en route grâce au premier taxi trouvé en bas de chez moi. Deux heures plus tard, nous voilà à Homs. À la gare routière de Homs nous sommes chaleureusement accueillies par un soldat qui n’en revient pas de m’entendre parler arabe. Il nous aidera alors pour tout : l’achat des billets pour Alep, il nous installera au chaud dans un de ses bureaux (nous sommes un soir de novembre, il commence à faire frais) puis reviendra nous chercher pour nous conduire au bus à son arrivée. Deux heures plus tard, nous sommes à Alep, Waseem est venu nous chercher accompagné de Maher qui est déjà là depuis quelques jours. Nous n’avons pas beaucoup de temps avant le couvre-feu donc les garçons nous déposent directement au couvent !

Voici donc la raison pour laquelle nous dormons chez les sœurs. Dans les hôtels en Syrie, il y a deux prix : celui pour les étrangers (en devises) et celui pour les Syriens ou les résidents. Pour pouvoir dormir dans un hôtel et payer le prix local en étant étranger, il faut donc posséder une carte de résidence (ce qui est le cas des étrangers travaillant à l’école française par exemple mais pas celui d’autres étrangers notamment ceux qui travaillent en ONG, cela s’explique selon moi par le fait que nos salaires n’ont absolument rien à voir : les salaires de l’école se rapprochant beaucoup plus des salaires locaux, cela nous donne ainsi quelques avantages). Malheureusement, la carte de résidence d’Hayat n’était pas encore prête et si nous ne voulions pas payer une chambre d’hôtel à un prix étranger largement éloigné de nos salaires, il nous restait une solution : le couvent.

J’avais rencontré Sœur Antoinette lors de mon premier séjour à Alep. J’avais été très touchée par l’histoire de cette femme, sa force et son sourire communicatif. Avec son petit accent qui roule les « R », elle me rappelait les sœurs de l’école dans laquelle j’ai travaillé pendant deux ans en Égypte avant de venir en Syrie.

Le couvent demande une petite contribution en échange du gîte, et nous étions heureuses de pouvoir contribuer un peu au travail des sœurs.

Et nous étions en plus bien installées ! Les chambres et la salle de bain n’étaient pas aussi sommaires que ce que je pensais, nous avions même de l’eau chaude et le wifi.

 

Le lendemain matin, les garçons viennent nous chercher et Waseem nous emmène déjeuner dans un magnifique endroit Dar Halabia, une petite maison alépine rénovée après la guerre nichée dans les ruelles du vieux Alep près de la porte d’Antakya.

Nous petit-déjeunons tous ensemble au son de Fayrouz, puis explorons la maison du sol au plafond et rencontrons même le propriétaire heureux de nous faire découvrir les lieux.

Nous nous dirigeons ensuite vers le centre pour aller visiter le musée national d’Alep qui vient tout juste de rouvrir ses portes. Seul 10% des pièces sont actuellement présentées. Le musée avait été fermé pendant la guerre et de nombreuses pièces ont été déplacées notamment à Damas. Mais petit à petit, les choses se remettent en place comme ici avec la réouverture progressive du musée (il était interdit de prendre des photos à l’intérieur et j’ai, pour une fois, respecté cette règle).

Ensuite nous sommes allés visiter un lieu qu’il me tenait à cœur de voir depuis longtemps : le célébrissime hôtel Baron. Cet hôtel est un véritable monument historique puisque c’est ici qu’ont séjourné des personnalités telles que Agatha Christie et Annemarie Schwarzenbach (parmi mes voyageuses préférées) mais c’est aussi ici que le président égyptien Abd el Nasser a fait son discours au moment de l’unification des deux pays, et au même endroit que Hafez Al Assad fera symboliquement son discours quelques années plus tard au moment de l’indépendance de la Syrie, pour ne citer qu’eux.

L’endroit ressemble d’ailleurs à un véritable musée, une bulle temporelle vers une époque révolue.

Nous continuons notre visite de la ville avant d’aller déguster un repas maison dans la famille de Waseem puis de rentrer chez les Sœurs pour le couvre-feu.

Ma tête quand je vois de la nourriture syrienne & homemade <3

 

Le lendemain, nous passons un moment avec Sœur Antoinette. La discussion tourne rapidement autour de la situation à Alep mais aussi les souvenirs de la guerre. Elle nous raconte l’arrivée de Daech, les bombardements, cette femme dont la sœur et tous ses enfants sont morts dans les bombardements, ne s’est jamais remise.

« On est retournés 1000 ans en arrière. Chaque famille est complètement déchirée. » Cela fait deux ans qu’elle n’est pas retournée à Homs pour voir sa famille. Elle n’en a pas le courage et il y a beaucoup à faire à Alep pour le moment.

Nous rejoignons ensuite les garçons, car c’est déjà le moment de profiter des dernières heures en ville puisque plusieurs heures en bus nous attendent avant de rentrer à Damas. Nous terminons donc par la traditionnelle balade dans le quartier des souks autour de la mosquée des Omeyades avant de nous mettre en route vers la capitale syrienne.

Trip n°4 – mars 2022

Le mois dernier, nous avons décidé avec mes deux copines Soulafa et Samia de nous faire un petit road-trip entre filles à Alep.

Nous nous sommes donné rendez-vous en bas de chez moi à 7h du matin puis nous sommes dirigés vers la gare routière. Nous avons malheureusement raté le bus pour lequel nous avions fait la réservation car quelqu’un était en retard (je ne vais pas balancer mais Samia c’est la dernière fois). Nous avons donc dû attendre 9h pour partir. Le trajet s’est facilement fait jusqu’à Alep en environ 4 heures avec une pause d’une demi-heure à Homs. À notre arrivée à Alep en début d’après-midi, Waseem nous attendait, ainsi que la pluie. Nous sommes allées déposer nos affaires à l’hôtel. Soulafa et moi partagions la même chambre comme toujours, et Samia avait décidé de prendre une chambre seule pour profiter au maximum de son indépendance pendant ce week-end. Un peu plus tard, nous avons rejoint Waseem et nous avons passé la majeure partie de la journée à manger dans différents lieux en raison de la pluie qui ne s’arrêtait pas. Le soir, nous avons été rejoints par mon amie Mia, une Australienne d’origine syrienne venue s’installer en Syrie depuis quelques mois et que j’ai rencontrée sur Instagram car nous partageons la même passion pour le pays. La feeling est bien passée avec les filles ainsi qu’avec Waseem et Mia nous a ainsi accompagnés tout le week-end.

 

Le lendemain matin, après un copieux petit-déjeuner face à la Citadelle, nous sommes une fois de plus allées nous promener dans ce quartier. J’aime beaucoup les scènes de vie autour de la Citadelle. Et j’aime voir un même lieu sous différentes couleurs, c’est la raison pour laquelle je ne me lasse jamais de revenir dans un même lieu. Chaque fois la lumière est différente, les gens qui peuplent l’endroit le sont ainsi, et l’atmosphère ne cesse de changer pour offrir une nouvelle palette de sensations.

Autour de la Citadelle, c’est toujours le même spectacle : des gens qui viennent profiter de la vue de la Citadelle qui a revêtu son manteau vert à l’occasion du printemps, les vendeurs de sucreries ou de popcorn, tout cela entouré des destructions qui font désormais partie du paysage.

Nous continuons notre visite rituelle, quasiment un pèlerinage au point où nous en sommes, vers le quartier des souks qui jouxte la mosquée des Omeyades. Nous rencontrons un homme qui décide de nous faire visiter les lieux. Je reste un peu avec lui mais j’ai du mal à le comprendre et je n’ai pas envie que les filles aient à traduire donc je pars un peu de mon côté pour contempler la mosquée justement. Les filles me rejoignent un peu plus tard puis nous nous promenons ensuite dans les souks, entre rénovations et chaos.

Nous décidons ensuite de nous rendre à un événement soufi qui se situe un peu plus loin dans le centre historique. Ce sera l’occasion de découvrir une partie de la ville que je n’avais jamais visitée et qui comprend nombre de ruelles aux décorations heureuses.

J’aime tout particulièrement les maisons arborant des dessins de la Mecque, informant les autres habitants que le pèlerinage a été effectué et que le propriétaire peut désormais être appelé « Hajj » (« celui qui a effectué le pèlerinage à la Mecque »), bien que ce terme puisse être traditionnellement utilisé avec des personnes ayant atteint un certain âge même s’ils n’ont pas effectué le pèlerinage. On peut parfois trouver de véritables fresques représentant les différentes étapes du pèlerinage.

Nous nous dirigeons ensuite vers le petit café coloré que nous avions déjà visité avec Soulafa l’année précédente et qui se trouve non loin d’ici afin d’y admirer le coucher de soleil.

Nous finirons bien évidemment la soirée autour d’un bon repas avant d’aller reprendre des forces pour les explorations du lendemain.

Le samedi pour le dernier jour, nous décidons d’aller visiter la Citadelle car Samia et Mia ne l’ont jamais visitée et cela reste un endroit magnifique où il y a toujours un détail à découvrir.

<3

Nous faisons ensuite un petit shopping traditionnel : j’ai besoin de refaire mon stock de savons d’Alep et de zaatar. Puis nous passons par chez Waseem pour dire bonjour à sa famille et voir les plus beaux chats de la Terre (après les miens à Avignon bien sûr).

Sur le chemin en voiture, j’ai un flash. Les ruelles, les immeubles, les sons, tout me propulse tout à coup à Alexandrie. Lorsque je vivais au Caire, j’allais très souvent à Alexandrie passer le week-end. Un de mes meilleurs amis y vivait et j’allais régulièrement lui rendre visite. Je me rends compte alors qu’Alep est un peu mon Alexandrie syrienne : la ville où j’aime me rendre pour m’échapper un peu de mon quotidien (que j’aime) et dont j’aime explorer chaque recoin.

 

Un peu plus tard, il est déjà l’heure de nous remettre en route. Je dis de nouveau au revoir à Alep mais je sais que je reviendrai vite découvrir de nouveaux détails.

Inshallah.

La sortie du brouillard

Ce qui est difficile avec le changement, c’est que c’est nécessaire et douloureux. Il m’aura fallu six mois pour poser ici les mots pour exprimer ce que j’ai ressenti pendant cette traversée du brouillard. Comme toujours, j’ai besoin d’en sortir pour pouvoir en parler.

J’ai traversé une crise existentielle comme je n’en avais pas vécu depuis un moment.

L’été dernier en rentrant en France, je me suis sentie extrêmement mal. J’ai passé les premières semaines à beaucoup pleurer, à ne pas réussir à profiter, à penser à tout ce que j’avais vu et entendu pendant mon année en Syrie, à me sentir coupable de pouvoir prendre la poudre d’escampette pour l’été grâce à mon passeport. Je ne trouvais plus ma place, ne savais plus ce que je faisais là et n’arrivais pas à profiter de mes proches. J’ai fini par me sentir mieux au bout de quelques semaines mais j’ai tout de même décidé de repartir bien plus tôt, pour passer une partie de mes vacances au Liban pour découvrir le pays. Et ça m’a fait du bien… le temps des vacances.

À mon retour en Syrie, j’étais d’abord heureuse de retrouver mon pays d’adoption, ses couleurs, mes amis, mes habitudes, mon chez-moi, l’école, mes collègues, mes élèves, bref ma vie. Mais une petite pointe au cœur commençait à poindre doucement le bout de son nez. C’était au début une petite douleur sourde, mais qui a rapidement pris plus d’ampleur pour finalement exploser fin septembre. J’étais face à mes choix de vie et à ses conséquences : mon célibat. Et au-delà du célibat, la sensation que la personne que j’aimais depuis plusieurs années et avec qui je vivais une relation en pointillées, était en train de se détacher définitivement de moi et de nous.

Même si j’avais toujours eu conscience que cette relation ne pourrait jamais aboutir à un engagement sérieux au vu de nos trop grandes différences, lorsque la sensation s’est finalement confirmée, la panique s’est emparée de moi et j’ai failli faire la pire des bêtises : rentrer en France. Face à l’angoisse de cette séparation qui pourtant ne pouvait pas en être autrement. J’ai failli fuir. J’ai presque tout quitté. J’ai eu peur, eu le cœur serré, je pensais en être certaine mais c’est la peur de la solitude, celle que je n’attendais pas, qui m’a rattrapée au détour d’une rue. Ainsi, une nuit la décision fut prise. Pour lui, je « rentre ». Mais comment parler de retour lorsque mon chez moi est ici. Depuis longtemps j’ai changé les mots. Je parle de « passage » en France et de « retour » au Moyen-Orient. Heureusement, le destin en avait décidé autrement et je rangeais mes valises dans le débarras de mon appartement à Damas.

À partir de cette nuit-là et pour les six mois suivants, je fus seule face à moi-même avec pour compagnons une rupture et un célibat. Je ne voyais plus la beauté de ma vie, je ne savourais plus mon quotidien.

Il y a dix ans, après une grosse rupture douloureuse justement, je me suis fait la promesse que je deviendrais ma priorité absolue. Je voulais me débarrasser de ce sentiment que mon bonheur était conditionné par la présence d’un homme dans ma vie, par le couple, par le regard et l’amour de l’autre. Comme j’ai été harcelée au collège, j’ai toujours eu un gros manque de confiance en moi, particulièrement en ce qui concerne les relations, et lorsque j’étais jeune adulte, j’avais vraiment ce besoin de l’autre, je me nourrissais de fantasmes de prince charmant qui allait me sauver et rendre ma vie incroyable. Une épiphanie plus tard, je décidais de brûler ces inepties, d’apprendre à vivre avec moi-même et à m’aimer, et de rendre moi-même ma vie incroyable.

Commença alors la plus belle des aventures : la quête de mon identité et de mon indépendance. Je quittais mon petit-ami de l’époque, la ville où nous vivions, Marseille, pour revenir vivre à Avignon et reprendre les études qui m’avaient toujours fait rêver afin de devenir professeure de français pour les étrangers, je prenais mon premier appartement seule (surnommé « l’appart de la libération ») et j’apprenais à vivre toute seule, à apprécier les moments de solitude, à calmer les angoisses et enfin à mettre en place mes projets. À partir de ce moment-là, il ne fut plus question pour moi de faire des choix en fonction d’une personne et encore moins d’un homme. Je ne savais pas encore que de nombreuses aventures m’attendaient : le Maroc, la Russie, l’Égypte, la Palestine et enfin la Syrie.

Jamais, jusqu’à ce jour, je n’avais remis en question cette promesse faite dix ans plus tôt. Je crois que c’est ce qui a rendu cette remise en question aussi violente. Je ne m’y attendais pas. Pourtant il fallait que je l’admette, pour la première fois depuis dix ans, j’avais envie d’être en couple et de partager ma vie avec quelqu’un. Au-delà de la douleur de la séparation, qui devait arriver un jour ou l’autre j’en avais toujours été consciente, ce qui était en réalité le plus dur à gérer, c’était de réaliser que pour la première fois depuis dix ans, j’avais envie d’autre chose dans ma vie. Cette vie de célibataire ultra-indépendante qui fait tout toute seule ne me convenait plus, et j’aspirais à partager mon quotidien avec quelqu’un. Et tout à coup, alors qu’auparavant j’angoissais de rencontrer quelqu’un car cela me forcerait à changer mes plans, je remplaçais cette angoisse par une nouvelle, celle de ne jamais rencontrer quelqu’un justement. Pendant quelques jours je remettais même en question mes choix de vie et me demandais si je n’étais pas responsable de ce qui m’arrivait. Le pire, c’est que je venais de faire l’apologie de l’indépendance dans cet article et voilà que soudain je me sentais comme un imposteur à avoir envie de partager ma vie avec quelqu’un. Mais j’avais tendance à confondre indépendance et insensibilité. Avoir des sentiments ne fait pas de moi quelqu’un de faible ou de moins féministe, vouloir partager ma vie avec quelqu’un et avoir des projets différents de ceux que j’avais il y a quelques années non plus. Pourtant j’avais du mal à me faire à cette idée, l’approche de mes 34 ans me remplissait d’angoisse et j’ai effectivement passé le pire anniversaire de toute ma vie. J’ai pleuré toutes les larmes de mon cœur pendant cette journée et cette soirée à me dire que je finirais seule et que je ne surpasserais jamais cette crise. À partir de ce jour, je me suis dit que je devais simplement vivre avec l’idée que la vie amoureuse n’était pas faite pour moi, que je devrais réapprendre à apprécier les autres choses dans ma vie, que cette tristesse ne me quitterait jamais mais que j’allais apprendre à vivre avec.

J’ai accepté de laisser place à la douleur. J’ai accepté de la laisser s’exprimer, de pleurer plusieurs fois dans la journée, de m’affaler sur le canapé et de m’abrutir de films et de séries qui me feraient oublier un peu le temps. Je l’ai laissée m’envahir à chaque vue de couple, à chaque pensée que cela ne m’arriverait plus jamais. Je sentais que j’avais besoin de la laisser s’exprimer pleinement, la faire sortir, accepter, faire face, ne pas la cacher, ne pas mentir. Accepter que pendant toutes ces années, je l’avais réellement aimé lui malgré tout, que la rupture me faisait mal et que ma solitude me faisait souffrir. Faire face aux choses que je n’avais jamais eu envie de questionner.

J’ai pris soin de moi. J’ai parlé, beaucoup. J’ai dormi, énormément. J’ai voyagé, passé des week-ends avec des amis, regardé plein de films et de séries, mangé mes plats préférés, décoré mon appartement, encadré mes posters favoris, créé un petit quotidien doux, fait des masques à l’huile dans mes cheveux le jeudi soir en rentrant de soirée, passé des week-ends entiers à me reposer lorsque j’en avais besoin, ou au contraire à arpenter la vieille ville lorsque j’en avais envie. Bref, j’ai fait ce que je sais faire de mieux : je me suis écoutée.

Et puis un jour, la douleur s’est lassée. Elle en a eu assez et elle a quitté le navire. Doucement, sans faire de bruit. J’ai vu tout ce qu’elle laissait derrière elle, la douleur du questionnement mais aussi la douceur des réponses. Mon cœur s’est apaisé, et mes yeux, désormais, ont retrouvé le chemin de la beauté, celle des ruelles de Damas, des lignes élancées de ses minarets, des couleurs de son souk, des sourires de mes amis.

Cette grosse période de doute m’a permis de réaliser que je suis (presque) prête à fermer ce chapitre d’indépendance totale et que j’ai envie de laisser la place à une personne dans ma vie. Elle m’a permis également de me poser certaines questions et d’y trouver des réponses. Je sais que j’aime toujours passionnément ma vie, qu’elle est le résultat des choix que j’ai faits ces dix dernières années et que certains sacrifices sont nécessaires pour vivre ce type de vie, mais que je ne l’échangerais pour rien au monde, même après cette période troublée. Cela m’a permis de me rendre compte que je pouvais toujours compter sur moi-même et régler mes problèmes seule. Bon seule, c’est pas tout à fait vrai non plus. Plus que jamais, cette épreuve m’a montré à quel point je suis bien entourée et à quel point j’ai la chance d’avoir de telles personnes dans ma vie, qu’elles soient à Damas, à Paris, à Avignon, à Amman, à Istanbul, au Caire ou où que ce soit dans le monde. Gros cœur sur elles, elles se reconnaîtront, je vous aime <3

Du coup voilà, I’m back bitches!

 

Lecture #16 – La plus secrète mémoire des hommes

C’est l’histoire d’un livre qui raconte l’histoire… d’un livre. C’est ça mais c’est aussi beaucoup plus que ça. C’est l’histoire d’une famille, de ses secrets, de ses blessures, de ses traumatismes transgénérationnels. C’est l’histoire de la littérature et de son pouvoir intemporel. C’est l’histoire d’un écrivain en quête d’un homme, mais aussi en quête de lui-même.

C’est l’histoire du Sénégal, de la France, de la colonisation, de sa violence, de ses conséquences. C’est l’histoire de ces étrangers que la France a récupérés pour les rendre un peu comme eux, mais pas trop non plus, juste assez pour qu’ils lui servent et la servent.

Ce livre et l’histoire du livre qu’elle raconte, est présentée par différents narrateurs qui vont, tour à tour, livrer leur version et leurs secrets pour donner un peu plus d’indices sur le livre, l’homme, l’histoire et nous offrir un regard de plus en plus large sur ce puzzle.

Certains seront déroutés par la pluralité des narrateurs, la variété des registres de langue, tantôt familier voire cru, tantôt particulièrement soutenu, les réflexions du narrateur principal, les aller-retour dans le temps et l’espace.

J’ai, pour ma part, était complètement transportée par l’histoire, l’Histoire et les histoires, et je ne peux que chaudement vous recommander cet énorme coup de cœur.

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Lecture #15 – La reine de Saba

J’avais hâte de lire « La reine de Saba » de Marek Halter, recommandé par plusieurs personnes.
Ce sera personnellement un bilan mitigé.
J’ai eu beaucoup de mal à rentrer dans le roman : premièrement j’ai détesté le langage beaucoup trop mielleux des (nombreux) passages présentant les personnages et les relations entre eux. Le côté trop stéréotypé (les femmes douces et suaves, les hommes virils et valeureux) m’a également bien agacée, et j’ai trouvé que le roman mettait trop longtemps à se mettre en place.
Cependant, à partir de la deuxième moitié du livre, lorsque l’action commence réellement et que les mièvreries se calment légèrement, j’ai pu plonger un peu plus dans l’histoire et me laisser porter par l’intrigue.
Je suis malgré tout restée sur ma faim avec l’épilogue, un peu bâclé à mon goût, et dont les phrases courtes et le présent de narration m’auront laissée un goût d’inachevé.

Cela aura tout de même eu l’avantage de me donner envie d’en savoir plus sur cette reine de Saba, Salomon et toute cette région à cette époque-là.
Je ne pense pas lire d’autres livres de cet auteur car, outre le peu d’intérêt et de plaisir que j’ai eu à la lecture de ce livre, de nombreuses critiques m’ont été rapportées concernant l’auteur et ses écrits approximatifs voire mensongers.

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Podcasts #1 et #2

Il y a quelques semaines, j’ai été invitée par Kelly à participer à son podcast Fill’Expats afin de parler de mon parcours et de partager mon expérience en tant que femme expatriée, notamment en Syrie. Grâce au professionnalisme de Kelly, tout s’est bien déroulé.

Mais comme toujours, je me demande si j’ai posé les bons mots, si j’ai bien reflété tous les aspects de la vie en Syrie, si je n’ai pas nié la guerre, les drames humains, les difficultés terribles des Syriens aujourd’hui. J’espère que vous comprendrez mon amour pour ce pays malgré les conditions difficiles, la magie des rencontres que j’ai faites ici et ma chance de pouvoir explorer ce magnifique pays.

J’ai eu beaucoup de mal au début à partager des images aussi positives du pays, étant consciente du privilège de ma présence. Mais j’ai eu envie de partager ce que je voyais, et ce que je vois le plus, c’est mon caractère, c’est la beauté dans le moindre détail.

J’ai reçu et continue de recevoir de nombreux messages de Syriens, en Syrie ou à l’étranger, qui me disent à quel point ils sont touchés et apprécient de voir de telles images de leur pays qu’ils aiment. Cela m’a aussi encouragée à continuer.

Je ne suis ni journaliste, ni humanitaire. Je suis juste une personne qui a décidé de travailler dans des contextes particuliers par amour de la région. Et j’espère vous faire partager mon amour et mon admiration pour le monde arabe.

❤️

Pour écouter l’épisode, ça se passe ici.

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Sinon j’avais d’ailleurs déjà tenté de poser des mots l’été dernier sur cette expérience et tous les sentiments contradictoires qui me traversaient dans cet article.

Un peu plus tôt, au mois de janvier, j’ai également été invitée à participer au podcast égyptien Tahrir podcast sur mon expérience en Syrie. En anglais cette fois-ci, vous pouvez écouter l’épisode ici !

LECTURES 2021 – TOP 10

Il n’est jamais trop tard pour un bilan lectures de 2021… Si ?

 

  1. Les cerfs-volants de Kaboul

J’ai enfin lu ce best-seller passionnant qui trônait depuis des années sur ma to-read list. Et je n’ai pas été déçue. Dès les premières lignes, l’amitié entre Amir et Hassan nous captive et l’intrigue nous tiendra en haleine jusqu’à la fin. Un beau roman qui m’a fait passer du rire aux larmes, de la compassion à la colère et m’aura donné envie d’en savoir plus sur ce pays aussi mystérieux que fascinant : l’Afghanistan.

  1. Il nous reste les mots

Ce livre est un dialogue réel entre Georges Salines, le père d’une victime de l’attentat du Bataclan, et Azdyne Amimour, le père de l’un des terroristes. J’ai été touchée par le courage et l’humanité de ces deux hommes qui décident de se rencontrer et de dialoguer malgré la tragédie. Car le dialogue est nécessaire pour comprendre l’incompréhensible et éviter l’amalgame et la division. Poignant.

  1. Barberousse

La première autobiographie publiée du corsaire Barberousse nous emmène à la découverte d’une autre facette du pirate : celle de l’homme musulman qui a dédié sa vie à la protection de l’Islam et de l’Empire Ottoman. Passionnant !

  1. Mon port de Beyrouth

J’ai été, comme tout le monde, complètement abasourdie par les images de l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020. Je n’ai pu m’empêcher de me demander pourquoi le sort s’acharnait-il autant sur les Libanais depuis des décennies. Pour témoigner de l’horreur et rendre hommage aux victimes, Lamia Ziade livre une œuvre utile, aussi belle que triste, mêlant l’Histoire du Liban et son histoire personnelle pour tenter de comprendre comment le Liban a pu en arriver là et demander justice pour un peuple meurtri par un gouvernement sans pitié.

  1. Une poignée d’étoiles

Ce roman syrien prend la forme d’un journal intime écrit par un adolescent damascène vivant dans la vieille ville de la capitale. Voulant devenir journaliste, il y dépeint le quotidien de son quartier : les habitudes, les coutumes. Jusqu’au jour où il rencontrera un vrai journaliste et prendra conscience des difficultés de ce métier pour devenir de plus en plus critique sur son pays et son gouvernement. Une pépite.

  1. Impasse des deux palais

Je fais partie des inconditionnelles de Naguib Mahfouz. J’aime sa manière de peindre ses livres : sa façon de dresser des portraits si réalistes de ses personnages que l’on a l’impression de les connaître et de faire partie de leur vie, sa façon de mélanger l’histoire et l’Histoire, de témoigner d’un temps et de ses mœurs et traditions. L’œuvre de Mahfouz est puissante et nécessaire, elle est la mémoire d’une époque de l’Égypte. Dans « Impasse des deux palais », premier volet de la Trilogie égyptienne, on découvre une famille traditionnelle égyptienne du vieux Caire islamique, les relations entre les différents personnages de l’histoire, leurs pensées, leurs caractéristiques, tout cela sur fond de première guerre mondiale et de Révolution égyptienne pour l’indépendance face aux Anglais.

  1. Les femmes aussi sont du voyage

Cet essai féministe est aussi agréable que nécessaire pour reconsidérer la place des femmes voyageuses dans notre société et leur invisibilisation constante au profit des discours masculins. Pour toutes les femmes qui doutent car elles ont pris un chemin différent dans leur vie que celui que la société attend de nous, ce livre est un rappel que nos choix sont notre force et que nous sommes les dignes maîtresses de nos vies !

  1. La vie de Muhammad

Cette biographie du Prophète m’a été plusieurs fois recommandée et je ne peux confirmer la force de cette œuvre. Connaître la vie du Prophète est important pour mieux comprendre l’arrivée de l’Islam, son expansion aussi rapide et l’importance de cette figure majeure de l’Islam.

  1. Léon l’Africain

J’aime ces livres qui vous embarquent pour une aventure passionnante en retraçant la vie trépidante d’un personnage. « Léon l’Africain » est une épopée à travers la vie d’un homme qui en a eu plusieurs, du Maroc à l’Italie, en passant par l’Égypte. C’est le genre de roman qui vous montre que la vie est toujours pleine de surprises et qu’il suffit de lâcher prise pour que tout reparte et que vous embarquiez dans une merveilleuse aventure.

  1. Boussole

C’est l’histoire d’un homme qui replonge dans ses souvenirs entre Vienne et le Moyen-Orient, ses voyages et pérégrinations à travers cette région fascinante, sa passion pour l’histoire, les voyages et la musique, son histoire d’amour avortée et ses réflexions incessantes. L’œuvre est un puits de sources et de références qui en a dérouté certains, mais qui ont personnellement fait mon bonheur. C’est l’un des rares livres que j’ai envie de lire et relire.

J’espère que cette sélection vous aura plu ! Pour retrouver le top lectures de l’année 2020, c’est ici !

Escale libanaise – Beyrouth

Après cinq semaines passées en France, j’étais de retour au Moyen-Orient le 11 août.

Ayant encore quelques semaines devant moi avant la rentrée des classes à Damas, j’avais envie de faire un petit séjour à Beyrouth. Je suis déjà passée plusieurs fois dans la capitale libanaise, elle est l’escale obligatoire pour pouvoir me rendre chez moi à Damas. Mais je ne m’étais jamais arrêtée assez longtemps pour pouvoir la visiter.

Mercredi 11 août donc, je fais mes adieux à Paris et à la France et m’envole pour le Liban. J’arrive à Beyrouth vers 15h35, le temps de passer la douane, de faire un test PCR à l’aéroport (gratuit mais obligatoire même vaccinée) et de récupérer mes bagages, le taxi m’attend déjà dans le hall d’arrivée. Sur le chemin, j’entends bien qu’il y a un petit bruit bizarre mais je sais que la plupart des voitures ont des soucis et qu’avec les problèmes économiques au Moyen-Orient, les compagnies et les chauffeurs doivent faire avec. En Syrie, il y a également le problème de ravitaillement des pièces détachées parfois impossibles à faire venir dans le pays à cause des sanctions. C’est le système de la débrouille qui prend alors le dessus. Au bout d’un moment, alors que le chauffeur s’engage dans la mauvaise allée et qu’il freine brutalement comprenant son erreur, l’embrayage produit un bruit de très mauvais augure et le moteur s’arrête. Impossible alors de redémarrer la voiture. Le chauffeur descend de voiture et demande à un livreur à scooter de l’aider quelques minutes mais l’homme lui fait signe qu’il est pressé et qu’il doit partir. Le chauffeur arrête alors une voiture qui arrive derrière nous et les deux hommes se mettent à pousser la voiture avant que le chauffeur ne grimpe rapidement au volant pour redémarrer le taxi qui, cette fois-ci, obéit. Nous voilà repartis. Quelques minutes plus tard, nous arrivons devant l’appartement de mon amie qui n’est pas là en ce moment mais qui me le prête. Je connais les lieux car à chaque fois que je m’arrête à Beyrouth, à part la toute première fois il y a quasiment un an, c’est désormais chez elle que je fais escale. Le coiffeur d’à côté sait très bien pour qui je viens et me donne tout de suite l’étage de chez mon amie. Dans ces rues, tout se sait.

Il n’y a pas d’électricité, Beyrouth traverse une crise économique et une pénurie d’essence sans précédent. Au Liban comme en Syrie, l’électricité est produite à partir du mazout, la pénurie de mazout explique ainsi les coupures d’électricité. La plupart des maisons et appartements ont des générateurs privés depuis des années mais en ce moment, même ces derniers ne fonctionnent pas toujours. Voyant mes deux grosses valises, la concierge de l’immeuble demande au coiffeur justement de mettre en marche le générateur pour que je puisse hisser mes valises jusqu’au sixième étage où réside mon amie. C’est chose faite, me voilà installée à Beyrouth pour quelques semaines. Il est 17h, je suis épuisée et trempée par cette chaleur humide qui caractérise si bien la capitale libanaise. Je pose mes valises, prend une bonne douche froide et me couche pour une bonne sieste de deux heures.

A mon réveil, je me sens sereine. Je suis seule, enfin. Pendant les cinq dernières semaines, j’ai été constamment avec du monde, parfois seule pour la journée chez mes parents lorsque ces derniers travaillaient mais ce n’est pas la même chose que la perspective de pouvoir être seule aussi longtemps que je le souhaite. Ça peut en effrayer certains mais cela ne me dérange pas, c’est même nécessaire pour moi. J’aime ces moments de solitude où mon esprit a tout l’espace dont il a besoin pour vagabonder, pour rêver, pour imaginer. J’ai besoin de temps pour lire, pour écrire, pour faire des recherches sur les différents sujets qui me passionnent. Ce soir-là donc, je prends du temps pour moi, je cuisine rapidement des spaghettis et je me cale dans mon lit avec Instagram à la recherche de bons plans pour Beyrouth.

Le lendemain, après une bonne grasse matinée, je pars d’abord me restaurer près de chez mon amie. La dernière fois que je suis venue, nous avions dîner et pris un verre dans ce restaurant à quelques rues de chez elle, la Ménagerie. Je décide de m’y installer, je sais que le lieu est sympa et la nourriture est bonne.

Il n’y a toujours pas d’électricité et le générateur ne fait que sauter. Il fait une chaleur dingue, je commande un café froid pour tenter de me rafraichir après le repas.

Une fois restaurée, je pars à la conquête du quartier dans lequel je loge : Achrafieh. Je suis sous le charme. J’adore le mélange d’architectures, reflet de l’histoire tumultueuse de Beyrouth.

Le but de ma promenade est également de prendre mes repères dans le quartier et de trouver où faire mes courses. Je trouve un petit primeur où j’achète quelques fruits et légumes, ainsi qu’un supermarché où je me doute que les prix seront exorbitants mais je marche depuis deux heures sous une chaleur écrasante en pleine après-midi, je veux juste acheter de quoi faire un apéro ce soir et prendre mon petit-déjeuner le lendemain. Comme d’habitude, je me mélange les pinceaux entre mes différents dialectes arabes pour dire le mot lait. Ça fait bien rire tout le monde, moi y compris.

Le soir, j’ai donné rendez-vous chez mon amie à une copine. Le petit monde des Orientalistes a encore frappé. Je m’explique : il y a maintenant 17 ans (ouch), quand j’étais en première à Avignon, j’étais dans la classe d’une certaine Laura avec qui je m’entendais bien mais chacune avait son groupe d’amis et vivait sa vie. Nous avons totalement perdu contact après le lycée. Il y a deux ans, alors que je vivais au Caire, je louais toujours un appartement à Avignon que je sous-louais. Je cherchais quelqu’un pour sous-louer ma chambre et j’avais mis une annonce sur Leboncoin. Je reçois un jour un coup de téléphone d’une personne qui me dit qu’elle est intéressée par l’annonce et qu’elle a flashé sur le poster Visit Palestine qui trône dans le salon.

On commence à discuter, elle aime le Moyen-Orient, a passé beaucoup de temps en Palestine et a habité un an à Damas en 2010/2011 (je n’avais, au moment de cet appel, aucun lien avec la Syrie et aucun projet d’aller y vivre un jour). On finit par s’envoyer des mails pour régler la sous-location et c’est en voyant nos noms de famille respectifs que l’on s’aperçoit que nous avons en fait été ensemble en classe au lycée ! Laura a donc vécu un an dans ma chambre avignonnaise jusqu’à ce que je rende définitivement l’appartement l’année dernière avant mon déménagement en Syrie. Nous avons donc gardé contact et il se trouve que Laura était à Beyrouth en même temps que moi cet été sans que l’on se mette d’accord. Ça semble assez fou mais c’est en réalité très commun dans ce que l’on appelle le monde des Orientalistes, nous passons tous plus ou moins par les mêmes bases qui sont généralement Beyrouth, Le Caire et Amman aujourd’hui. Il y a donc en réalité beaucoup de chances de se croiser. Nous voici donc avec Laura, 17 ans après notre classe de première, à boire une bière sur une terrasse à Beyrouth.

Le lendemain, je me plonge dans la lecture du merveilleux « Les femmes aussi sont du voyage » de Lucie Azéma et passe aussi du temps à écrire. En fin d’après-midi, je pars rejoindre Laura à la mosquée Mohamed El Amin et nous nous promenons dans ce que l’on appelle le « centre-ville » qui était, il n’y pas si longtemps, l’un des cœurs de Beyrouth. C’était un quartier très animé, jonché de boutiques de luxe, de cafés et de restaurants. Malheureusement, avec l’explosion du port le 4 août 2020 et les différentes manifestations qui secouent le pays depuis, le quartier est devenu une zone fantôme.

Nous nous mettons à la recherche d’un café avec le wifi, donc avec l’électricité, pour pouvoir contacter Nadine, l’amie de Laura qui doit venir nous récupérer et avec qui nous allons passer la soirée. Après de multiples échecs, nous finissons par trouver un café très chic qui a l’électricité. Nous prenons un verre et Laura contacte son amie. Nadine est libanaise, de Beyrouth. Elle est avocate et parle très bien français. Elle nous récupère au café et nous emmène faire un petit tour de la ville. Elle a réussi à trouver de l’essence. Elle nous emmène ensuite dans le quartier de Hamra et plus particulièrement dans le restaurant Tamarbouta, petit restaurant très sympa qui sert de la très bonne cuisine libanaise. Nous dégustons nos mezzehs et parlons histoire et politique du Liban, de la Syrie et de l’Égypte. Je suis aux anges. Nadine m’apprend quelques expressions en arabe libanais et nous passons un très agréable moment.

Nous quittons le restaurant et Nadine me ramène chez moi. Sur le chemin, dans une rue de Achrafieh, elle m’apprend que c’est là où vit Carlos Gohn. Ah.

Je passe la plupart de mes journées à lire et à écrire chez mon amie. Je profite de la solitude, je sens que j’ai beaucoup de choses à poser sur le papier. Il fait également très chaud, j’attends la fin de l’après-midi pour aller marcher un peu.

Je passe tout de même certaines journées de façon plus active que d’autres. Un mercredi par exemple, nous décidons avec Laura d’aller visiter le musée national de Beyrouth. Nous traversons les différentes époques du pays et apprenons que pendant la guerre civile, certaines œuvres ont été scellées dans du béton afin de les protéger. C’était la première fois qu’une telle initiative était entreprise.

Après un déjeuner autour de quelques mezzehs avec Nadine, nous nous dirigeons, en pleine chaleur et avec un GPS capricieux, vers le Beirut Art Center dont j’avais appris l’existence la veille. Je suis tombée en cherchant où acheter une édition de roman graphique collectif dont j’avais entendu parler dans le génial documentaire « Crayons au poing » qui présente 4 dessinatrices du monde arabe. Lena Merhej, dessinatrice libanaise, a publié certaines de ses illustrations dans cette revue Samandal. Nous en profitons donc pour visiter les lieux et les expositions temporaires, plus ou moins réussies, présentées.

C’est ce soir-là également que Nadine nous fait la surprise de nous inviter dans un haut-lieu de la vie culturelle libanaise Metro al Medina où se jouent des reprises de chansons palestiniennes et égyptiennes de la première moitié du XXe siècle.

Un autre jour, je rejoins mon nouveau collègue qui vient intégrer l’équipe de professeurs au lycée français de Damas. Il passe également quelques jours à Beyrouth avant que nous ne prenions la route pour Damas.

Nous nous rejoignons Place des martyrs, au lieu de rassemblements et de manifestions. Les marques de la Révolution de 2019 sont bien visibles face à la mosquée Mohamed el Amine.

Nous marchons vers la petite place de l’horloge qui n’est pas toujours ouverte et est fermement gardée par plusieurs checkpoints militaires. Ici, comme dans le quartier de centre-ville qui se trouve juste en face, les lieux semblent déserts, fantômes.

Nous continuons notre marche, Pierre a besoin d’un café et d’internet, nous nous mettons donc en quête d’un café ouvert où l’électricité fonctionne, chose encore une fois non aisée à Beyrouth. Nous finissons par entrer rapidement dans le café Métropole où j’ai l’impression d’être dans le café le plus cher de Paris. Tout est écrit en français, même les serveurs parlent français et la décoration est luxueuse. Évidemment, les prix aussi sont luxueux. On se contentera donc d’un café. Nous continuons ensuite notre route à travers les différents quartiers de Beyrouth, jalonnés d’immeubles tour à tour magnifiques, traditionnels, modernes ou tombant en décrépitude. Ce qui me frappe, c’est la coexistence de tous ces contrastes, ces bâtiments se trouvent les uns à côté des autres. Métaphore de l’histoire mais aussi de la complexité du Liban et de ses habitants.

Les rues sont quasiment vides, très peu animées. Beyrouth, à l’exception de quelques lieux, est plongée dans la torpeur. Les Libanais que j’ai rencontrés pendant mon séjour m’ont dit que cela était très inhabituel, que l’été est normalement synonyme de fête car les Libanais qui vivent à l’étranger rentrent chez eux, sortent, tout le monde profite de la ville et de l’été. Mais cet été, le pays semble anormalement silencieux.

J’emmène Pierre manger dans le restaurant Tamarbouta où Nadine nous avait emmenées Laura et moi. La cour intérieure est rafraichie par les ventilateurs et nous passons un long moment à discuter et apprécier notre nourriture après cette longue marche sous le soleil.

Un soir, je décide de me rapprocher du port et du lieu de l’explosion. Comme bon nombre d’entre nous, j’ai suivi l’année dernière, atterrée et impuissante, l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020. J’ai passé et repassé les vidéos de ce champignon, les images du désespoir, un goût d’apocalypse, puis l’organisation et l’humanité immédiate d’un peuple face à un état totalement démissionnaire. Le quartier où je loge est tout près du port, j’y suis donc descendue à pied. J’avais déjà aperçu les silos de loin en me promenant dans la ville mais je voulais voir de plus près où en étaient les lieux un an après. En traversant le quartier tout autour des silos, les traces de l’explosion sont toujours visibles, de plus en plus au fur et à mesure que l’on s’approche.

En partant pour Tripoli quelques jours plus tard, le bus nous a fait prendre l’autoroute longeant le port, par l’autre côté. Ici, c’est toute la fureur des Libanais, mélangée aux hommages aux victimes, qui s’exprime.

J’ai accompagné cette visite des lieux par la lecture du roman graphique Mon port de Beyrouth par Lamia Ziadé. L’autrice revient sur la chronologie du drame, mais nous apporte aussi un arrière-plan historique sur le Liban qui nous permet de comprendre un peu mieux comment le pays a pu en arriver là.

Un jour, je suis passée dans une petite librairie que j’avais repérée. Quelques minutes après notre entrée, l’électricité coupe. Quand le générateur se remet en marche, l’homme et la femme qui tiennent la librairie s’excusent et nous discutons un peu. L’homme a perdu toutes ses économies : lors de la crise économique de 2019, les comptes bancaires libanais ont été gelés, les gens ne pouvaient pas retirer leur argent. Puis la valeur de la livre libanaise a chuté de manière vertigineuse et les économies de la plupart des Libanais ne valent donc plus rien aujourd’hui. L’homme, comme beaucoup de Libanais, pense à partir, que faire d’autre ? Ils sont désespérés. Il n’y a plus d’électricité, plus d’essence, plus d’argent, plus de médicaments. Et le pire c’est que la plupart de ces produits ne sont pas juste introuvables, ils sont détenus par quelques mafias qui les mettent de côté, soit pour ne pas en manquer, soit pour créer cette pénurie, hausser les prix et ainsi s’enrichir.

Quel avenir pour le Liban ? Je n’ai jamais vu des gens aussi nationalistes que les Libanais. Ils aiment et défendent corps et âme ce petit bout de terre qui ne porte son nom que depuis cent ans. Quelle tristesse de voir tous ces gens forcés de partir d’un lieu qu’ils aiment tant parce que leur gouvernement n’a pour eux que la mort ou la misère.

« Mais t’as pas peur ? » – Être une femme qui voyage.

Ma récente lecture du livre « Les femmes aussi sont du voyage » de Lucie Azema m’a énormément travaillée. Surtout après les questionnements qui ont traversé mon été. Ce livre tombait à pic. J’ai parfois l’impression que le destin nous guide vers un livre, comme s’il était la réponse que l’on attendait. Ce fut le cas ici.

« Mais t’as pas peur ? »

Combien de fois ai-je entendu cette question ? La première fois que j’ai voyagé seule, j’avais 23 ans. Je venais de me séparer de la personne avec qui j’étais depuis 4 ans et je ressentais le besoin depuis quelque temps de me prouver que je pouvais partir en voyage seule avec mon sac-à-dos. Quelques années plus tôt, c’est la lecture d’un autre livre qui m’avait beaucoup touchée et inspirée : l’autobiographie d’Agatha Christie. L’autrice mondialement connue y raconte notamment comment elle est partie seule au Moyen-Orient à une époque où les femmes ne voyageaient pas ou peu. À la fin de cette lecture, je me suis promis de partir moi aussi un jour seule.

Pour ce premier voyage en solo, la destination s’était imposée d’elle-même : mon amie Sarah travaillait à Bergen, en Norvège, pour quelques mois, je partais donc lui rendre visite quelques jours avant de partir solo dans le but de rejoindre le Cap Nord. J’ai longé la côte norvégienne, en passant par la magnifique ville de Trondheim, les îles Lofoten et Tromsö avant d’arriver dans le grand Nord au-dessus du cercle polaire. J’ai voyagé en train de nuit, campé dans une tente au bord d’une falaise avec deux jeunes que je venais de rencontrer, j’ai été récupérée dans un bus de voyageurs septuagénaires allemands qui m’ont nourrie de pommes et de bonbons, j’ai rencontré Natalie, une voyageuse australienne qui m’a amenée avec ses amis en van jusqu’au Cap Nord, je me suis cachée dans une voiture pour ne pas payer la taxe, beaucoup trop élevée, du passage vers le grand Nord, je me suis réveillée dans l’horreur de l’attaque terroriste d’Oslo, j’ai été attaquée par une mouette énorme à Tromsö, bref j’ai vécu mes premières aventures en solo.

La belle Bergen
Juillet en Norvège, en polaire.

Trondheim : un de mes coups de cœur.

Les îles Lofoten.
Des voyageurs allemands septuagénaires m’ont prise dans leur bus pour passer le cercle polaire. Nous sommes au mois de juillet et il fait 12 degrés.
Symboles du Grand Nord : les rennes.
J’y suis arrivée ! Après deux semaines seule, je suis au Cap Nord ! Derrière moi : l’Arctique !

Je me rappellerai toute ma vie de l’émotion que j’ai ressentie quand je suis enfin arrivée au Cap Nord face à cette structure métallique et face à l’Arctique. Pendant des semaines j’avais planifié ce voyage. Je m’imaginais traversant les villes, rencontrant des gens, montant petit à petit vers mon but. Tout à coup j’y étais, je l’avais fait : 2 semaines solo !

 

L’année suivante, j’avais planifié un voyage de cinq semaines en Chine avec une amie chinoise, mais quelques jours avant le départ, elle ne peut finalement pas partir. Qu’à cela ne tienne, je décide de partir quand même, seule. J’ai fait plus près de 6000 kilomètres à travers la Chine, rencontré des tonnes de personnes, dormi dans des trains, dans des bus, dans des gares, je me suis libérée de mon blocage avec la nourriture, j’ai fait du vélo avec des Tibétaines, j’ai gravi la Grande Muraille de Chine et je me suis prouvée encore une fois que j’étais capable de bien plus que ce que je ne le pensais.

Ma tenue de baroudeuse de l’époque… et ma frange !
Mon parcours : 5825 kms en 5 semaines.

La sécurité

C’est la notion qui revient le plus derrière cette question de la peur.

Bien sûr, il m’est arrivé des mésaventures en voyage, j’ai parfois eu peur, j’ai cru qu’il allait m’arriver quelque chose.

Pourtant je pense que la question autour de la notion de sécurité est en réalité bien plus profonde et révèle vraiment une manière de voir les femmes. Nous sommes éduquées en tant que femmes dans cette idée que le monde dans lequel on vit est dangereux, notre société est dangereuse mais particulièrement pour nous. Alors en tant que femme, nous devons avoir un comportement sécurisant, ne pas faire de vagues, on ne doit surtout pas se mettre en danger parce que sinon se pose la notion de la responsabilité. Lorsqu’on est une femme, c’est comme si nous étions responsables de ce qui nous arrivait parce que nous n’aurons pas écouté les conseils avisés, les recommandations, les mises en garde, les avertissements de personnes qui n’ont d’ailleurs souvent jamais mis les pieds loin de chez eux. Et s’il nous arrive quelque chose, c’est que finalement on l’a bien cherché. Cette responsabilité n’existe pas pour un homme. Un homme qui va partir, on va le trouver courageux, aventurier, on ne va pas lui poser la question, je ne pense pas que mes amis garçons qui sont partis en voyage tout seul aient entendu la fameuse question « Mais t’as pas peur ? ».

En janvier 2013, je pars en stage de fin d’études à Ouarzazate, dans le sud du Maroc.

Dans notre quotidien, nous recevons déjà une multitude de mises en garde, on va avoir peur si tu sors le soir, si tu mets un vêtement qui dévoile ta peau, etc. Déjà que la zone de confort est considérée comme dangereuse, alors partir en voyage, quitter cette zone de confort c’est comme si on avait tout un tas de dangers à affronter, c’est une sorte de transgression.

Je pense qu’il y a un équilibre à trouver. Je pense que le monde est dangereux et violent de manière générale. Mais il l’est partout. Et je pense aussi qu’il n’est pas aussi dangereux, violent et aussi foncièrement mauvais que ce qu’on l’entend. Les deux existent et cohabitent et tout dépend de l’endroit où on choisit de regarder. Il ne s’agit pas d’être naïf, il faut faire attention de manière générale dans la vie car nous pouvons tous être victimes mais il ne faut pas se laisser enfermer par la peur. Justement, Lucie Azema mais aussi Sarah Marquis, aventurière suisse dont j’ai dévoré tous les livres, parlent de cette peur en disant qu’elle doit être un carburant, quelque chose qui va guider nos actions car elle est un signal d’alarme, elle permet de faire attention, de rester sur ses gardes mais il ne faut pas se laisser submerger. Il faut l’accueillir, l’écouter et ajuster ses comportements et ses décisions en fonction d’elle mais il ne faut pas qu’elle nous freine de tout faire.

En juillet 2013, je m’envole pour mon premier poste en tant que professeure de français à l’étranger. 6 mois très mouvementés à Moscou.

Je me rappelle lorsque je faisais une formation à la Croix Rouge, on nous avait expliqué que l’un des taux de mortalité le plus important était les accidents domestiques. Dans un milieu de confiance, on ne fait plus attention, on n’est plus vigilant. Un peu comme les routes du quotidien où on conduit en automatique. Là où on a le plus de chances de mourir finalement, c’est chez soi. On frôle en réalité la mort des dizaines voire des centaines de fois dans notre vie sans nous en rendre compte. Mais l’inconnu est bien plus effrayant que le quotidien qui n’est pourtant pas moins dangereux.

L’été 2016, je pars 3 semaines dans le Sud de la France, le nord de l’Espagne et le Portugal, majoritairement en covoiturage. Je serai rejoint une semaine par mon meilleur ami au milieu du voyage.

En revanche quand on est en voyage, toutes les personnes je pense, et particulièrement celles qui voyagent seules, peuvent témoigner du fait que l’on s’écoute beaucoup plus et je crois que c’est une clé essentielle pour voyager. Lorsque l’on perd tous ses repères comme c’est le cas en voyage, on ne peut plus compter que sur soi-même. On est très vigilant et à l’écoute de ses intuitions, on fait attention aux signaux. Il ne faut pas se dire que l’on va passer pour une idiote ou pour la nulle, il faut toujours s’écouter. Si tu n’as pas envie de dormir dans cet hôtel parce que tu ne le sens pas, même sans raison apparente, ne le fais pas. Si tu ne veux pas suivre ce groupe de personnes en soirée ou autre, ne le fais pas. C’est la clé, le corps sent beaucoup de choses et est capable de détecter tout un tas de dangers.

En 2017, je pars 6 mois sac-à-dos au Moyen-Orient. Je traverse l’Égypte, la Jordanie et la Palestine.

La fois où je me suis sentie le plus en danger, c’est justement un jour où j’ai préféré ignorer mes intuitions. J’étais arrivée la veille dans la nuit à Moscou, je venais commencer un nouveau travail. Le lendemain, j’avais passé la journée dans ma nouvelle école, mes collègues ont insisté pour que je vienne boire des bières avec eux à coup de « Oh ça va moi le premier soir j’ai dormi à 4h et j’avais cours à 8h ». Je n’ai pas voulu passer pour la fille nulle alors j’y suis allée même si dès le début je ne me sentais pas bien et j’avais envie de rentrer chez moi pour ranger mes affaires. J’ai fini par prendre le dernier métro pour rentrer chez moi. Je n’avais pas de smartphone à l’époque et je rentrais chez moi à pied pour la première fois avec une simple carte que j’ai évidemment mal lue. J’ai fini par me perdre et un homme m’a suivie et a tenté de m’agresser en bas de chez moi. Même si en soi, ce n’est pas de ma faute et je ne suis pas responsable du comportement de cet homme, je m’en suis tout de même énormément voulue de répondre à la pression du groupe plutôt que de m’écouter et ça m’a servi de leçon.

En mai 2018, je sillonne la côte marocaine d’Agadir à Essaouira à travers les villages de pêcheurs et surfeurs.

Comme le disait la grande exploratrice Alexandra David-Néel, je préfère mourir au fin fond de la Chine en train de faire ce que j’aime et d’explorer le monde que chez moi dans une vie où je ne suis pas épanouie. Ce n’est pas parce qu’on voyage qu’on est invincible non plus, ce n’est pas parce que je me sens en sécurité dans le monde arabe qu’il ne m’arrivera jamais rien, ici ou ailleurs, mais je sais que le risque est une possibilité dans la vie quotidienne où que l’on soit et je ne veux pas m’arrêter à la peur.

En août 2018, je retourne au Caire pour m’y installer . Je n’ai pas de boulot, pas d’appart mais des tonnes d’amis et de la ressource. J’y reste deux ans.

La question de la stabilité

Mais la sécurité n’est pas la seule notion qui se cache derrière cette question de la peur. Il y a aussi la notion de stabilité, l’incompréhension face à l’acte de voyager seule ou bien face à un choix de vie différent. Cette question cristallise toutes les représentations quant aux rôles que l’on impose aux femmes dans notre société. Car il s’agit bien du fait d’être une femme. : « Quand vas-tu te poser ? Quand vas-tu te stabiliser ? », et surtout cette question : « Mais tu ne veux pas avoir des enfants un jour ? ». Ces questions-là, on ne les poserait pas un homme qui voyage ou qui vit à l’étranger, même la trentaine passée. À 33 ans, combien de fois ai-je entendu ces questions, même si elles ne partent pas foncièrement d’une mauvaise intention, elles sont d’ailleurs aussi souvent le miroir des propres angoisses de la personne. De mon côté, je les entends à peu près depuis mes 27/28 ans. On ne perçoit pas du tout les femmes qui voyagent de la même manière que les hommes qui voyagent. Eux ont cette liberté de mouvement mais aussi cette liberté d’avoir la vie qu’ils veulent avoir, sans pression sociale constante.

Janvier 2020, je passe une semaine solo à Istanbul.

Parfois je me dis qu’effectivement, revenir vivre en France, ce serait quand même plus simple que d’être en Syrie à gagner des cacahuètes ! Oui mais je les savoure mes cacahuètes. J’ai appris à gérer mes cacahuètes et à les apprécier au maximum. Je n’ai pas le CAPES et je travaille en contrat local depuis des années donc mon salaire n’est jamais très élevé. Ici en Syrie, c’est le salaire le plus bas que j’ai jamais eu ! La question s’est donc posée tout de même l’année dernière avant de renouveler mon contrat. Et chaque fois je me fais la même réflexion pour m’aider à décider : quand je serai vieille, assise dans mon appartement, entourée de mes chats et de mes livres, qu’est-ce que je me dirai ? « Ohlala entre 2020 et 2022 je ne gagnais vraiment rien du tout en Syrie ! » ou bien « Ohlala entre 2020 et 2022 j’ai vécu des choses incroyables en Syrie ! ». La réponse était ainsi vite trouvée.

En septembre 2021, je pars m’installer en Syrie où je vis actuellement.

Alors souvent, à la question « Mais t’as pas peur ? », je réponds : « Peur de quoi ? ».

Ma plus grande peur, c’est celle de passer à côté de ma vie, que la peur me paralyse et m’empêche de prendre mes propres décisions, me détourne de mes projets, de rencontres fabuleuses, de moments merveilleux.

Ma plus grande peur ce n’est pas la mort, c’est de ne pas vivre.

 

Lecture #14 – Les femmes aussi sont du voyage

Lucie Azema introduit son livre en disant qu’elle a écrit ce livre pour qu’il soit lu mais jamais emporté, mais je vais pourtant devoir lui désobéir car j’ai corné environ 250 pages sur 300 tant son livre regorge d’informations, de sources et de pistes de réflexion.

Elle explore une multitude de thèmes comme l’invisibilisation des femmes voyageuses dans les récits de voyage, les questions de sécurité, d’éducation, de la restriction des femmes concernant le voyage, ainsi que la question de la décolonisation dans le voyage, les récits de voyage connus et mis en avant étant majoritairement écrits par des hommes blancs.

L’aspect sociologique de la représentation de la femme, de son rôle dans la société et de ce qui est attendu d’une femme qui ne l’est jamais pour un homme est également abordé. En tant que femme voyageuse, combien de fois ai-je entendu ces questions qu’on ne pose (quasiment) jamais aux hommes ? « Quand est-ce que tu vas te poser ? Tu ne veux pas te stabiliser ? Tu ne veux pas d’enfants ? ». Son livre a donc particulièrement résonné en moi et il résonnera, j’en suis sûre, chez beaucoup de femmes, qu’elles soient voyageuses ou non, tant les thèmes sont larges.

J’ai complété ma lecture par l’écoute de deux podcasts :
-celui comprenant une interview de l’autrice dans l’émission « La salle des machines » sur France Culture ;
-celui sur des figures majeures de femmes voyageuses comme Alexandra David-Néel et Ella Maillart dans l’émission « Cultures Monde » également sur France Culture.

Je vous recommande bien évidemment tout cela chaudement !