Escale libanaise – Partie 1 : Beyrouth

Après cinq semaines passées en France, j’étais de retour au Moyen-Orient le 11 août.

Ayant encore quelques semaines devant moi avant la rentrée des classes à Damas, j’avais envie de faire un petit séjour à Beyrouth. Je suis déjà passée plusieurs fois dans la capitale libanaise, elle est l’escale obligatoire pour pouvoir me rendre chez moi à Damas. Mais je ne m’étais jamais arrêtée assez longtemps pour pouvoir la visiter.

Mercredi 11 août donc, je fais mes adieux à Paris et à la France et m’envole pour le Liban. J’arrive à Beyrouth vers 15h35, le temps de passer la douane, de faire un test PCR à l’aéroport (gratuit mais obligatoire même vaccinée) et de récupérer mes bagages, le taxi m’attend déjà dans le hall d’arrivée. Sur le chemin, j’entends bien qu’il y a un petit bruit bizarre mais je sais que la plupart des voitures ont des soucis et qu’avec les problèmes économiques au Moyen-Orient, les compagnies et les chauffeurs doivent faire avec. En Syrie, il y a également le problème de ravitaillement des pièces détachées parfois impossibles à faire venir dans le pays à cause des sanctions. C’est le système de la débrouille qui prend alors le dessus. Au bout d’un moment, alors que le chauffeur s’engage dans la mauvaise allée et qu’il freine brutalement comprenant son erreur, l’embrayage produit un bruit de très mauvais augure et le moteur s’arrête. Impossible alors de redémarrer la voiture. Le chauffeur descend de voiture et demande à un livreur à scooter de l’aider quelques minutes mais l’homme lui fait signe qu’il est pressé et qu’il doit partir. Le chauffeur arrête alors une voiture qui arrive derrière nous et les deux hommes se mettent à pousser la voiture avant que le chauffeur ne grimpe rapidement au volant pour redémarrer le taxi qui, cette fois-ci, obéit. Nous voilà repartis. Quelques minutes plus tard, nous arrivons devant l’appartement de mon amie qui n’est pas là en ce moment mais qui me le prête. Je connais les lieux car à chaque fois que je m’arrête à Beyrouth, à part la toute première fois il y a quasiment un an, c’est désormais chez elle que je fais escale. Le coiffeur d’à côté sait très bien pour qui je viens et me donne tout de suite l’étage de chez mon amie. Dans ces rues, tout se sait.

Il n’y a pas d’électricité, Beyrouth traverse une crise économique et une pénurie d’essence sans précédent. Au Liban comme en Syrie, l’électricité est produite à partir du mazout, la pénurie de mazout explique ainsi les coupures d’électricité. La plupart des maisons et appartements ont des générateurs privés depuis des années mais en ce moment, même ces derniers ne fonctionnent pas toujours. Voyant mes deux grosses valises, la concierge de l’immeuble demande au coiffeur justement de mettre en marche le générateur pour que je puisse hisser mes valises jusqu’au sixième étage où réside mon amie. C’est chose faite, me voilà installée à Beyrouth pour quelques semaines. Il est 17h, je suis épuisée et trempée par cette chaleur humide qui caractérise si bien la capitale libanaise. Je pose mes valises, prend une bonne douche froide et me couche pour une bonne sieste de deux heures.

A mon réveil, je me sens sereine. Je suis seule, enfin. Pendant les cinq dernières semaines, j’ai été constamment avec du monde, parfois seule pour la journée chez mes parents lorsque ces derniers travaillaient mais ce n’est pas la même chose que la perspective de pouvoir être seule aussi longtemps que je le souhaite. Ça peut en effrayer certains mais cela ne me dérange pas, c’est même nécessaire pour moi. J’aime ces moments de solitude où mon esprit a tout l’espace dont il a besoin pour vagabonder, pour rêver, pour imaginer. J’ai besoin de temps pour lire, pour écrire, pour faire des recherches sur les différents sujets qui me passionnent. Ce soir-là donc, je prends du temps pour moi, je cuisine rapidement des spaghettis et je me cale dans mon lit avec Instagram à la recherche de bons plans pour Beyrouth.

Le lendemain, après une bonne grasse matinée, je pars d’abord me restaurer près de chez mon amie. La dernière fois que je suis venue, nous avions dîner et pris un verre dans ce restaurant à quelques rues de chez elle, la Ménagerie. Je décide de m’y installer, je sais que le lieu est sympa et la nourriture est bonne.

Il n’y a toujours pas d’électricité et le générateur ne fait que sauter. Il fait une chaleur dingue, je commande un café froid pour tenter de me rafraichir après le repas.

Une fois restaurée, je pars à la conquête du quartier dans lequel je loge : Achrafieh. Je suis sous le charme. J’adore le mélange d’architectures, reflet de l’histoire tumultueuse de Beyrouth.

Le but de ma promenade est également de prendre mes repères dans le quartier et de trouver où faire mes courses. Je trouve un petit primeur où j’achète quelques fruits et légumes, ainsi qu’un supermarché où je me doute que les prix seront exorbitants mais je marche depuis deux heures sous une chaleur écrasante en pleine après-midi, je veux juste acheter de quoi faire un apéro ce soir et prendre mon petit-déjeuner le lendemain. Comme d’habitude, je me mélange les pinceaux entre mes différents dialectes arabes pour dire le mot lait. Ça fait bien rire tout le monde, moi y compris.

Le soir, j’ai donné rendez-vous chez mon amie à une copine. Le petit monde des Orientalistes a encore frappé. Je m’explique : il y a maintenant 17 ans (ouch), quand j’étais en première à Avignon, j’étais dans la classe d’une certaine Laura avec qui je m’entendais bien mais chacune avait son groupe d’amis et vivait sa vie. Nous avons totalement perdu contact après le lycée. Il y a deux ans, alors que je vivais au Caire, je louais toujours un appartement à Avignon que je sous-louais. Je cherchais quelqu’un pour sous-louer ma chambre et j’avais mis une annonce sur Leboncoin. Je reçois un jour un coup de téléphone d’une personne qui me dit qu’elle est intéressée par l’annonce et qu’elle a flashé sur le poster Visit Palestine qui trône dans le salon.

On commence à discuter, elle aime le Moyen-Orient, a passé beaucoup de temps en Palestine et a habité un an à Damas en 2010/2011 (je n’avais, au moment de cet appel, aucun lien avec la Syrie et aucun projet d’aller y vivre un jour). On finit par s’envoyer des mails pour régler la sous-location et c’est en voyant nos noms de famille respectifs que l’on s’aperçoit que nous avons en fait été ensemble en classe au lycée ! Laura a donc vécu un an dans ma chambre avignonnaise jusqu’à ce que je rende définitivement l’appartement l’année dernière avant mon déménagement en Syrie. Nous avons donc gardé contact et il se trouve que Laura était à Beyrouth en même temps que moi cet été sans que l’on se mette d’accord. Ça semble assez fou mais c’est en réalité très commun dans ce que l’on appelle le monde des Orientalistes, nous passons tous plus ou moins par les mêmes bases qui sont généralement Beyrouth, Le Caire et Amman aujourd’hui. Il y a donc en réalité beaucoup de chances de se croiser. Nous voici donc avec Laura, 17 ans après notre classe de première, à boire une bière sur une terrasse à Beyrouth.

Le lendemain, je me plonge dans la lecture du merveilleux « Les femmes aussi sont du voyage » de Lucie Azéma et passe aussi du temps à écrire. En fin d’après-midi, je pars rejoindre Laura à la mosquée Mohamed El Amin et nous nous promenons dans ce que l’on appelle le « centre-ville » qui était, il n’y pas si longtemps, l’un des cœurs de Beyrouth. C’était un quartier très animé, jonché de boutiques de luxe, de cafés et de restaurants. Malheureusement, avec l’explosion du port le 4 août 2020 et les différentes manifestations qui secouent le pays depuis, le quartier est devenu une zone fantôme.

Nous nous mettons à la recherche d’un café avec le wifi, donc avec l’électricité, pour pouvoir contacter Nadine, l’amie de Laura qui doit venir nous récupérer et avec qui nous allons passer la soirée. Après de multiples échecs, nous finissons par trouver un café très chic qui a l’électricité. Nous prenons un verre et Laura contacte son amie. Nadine est libanaise, de Beyrouth. Elle est avocate et parle très bien français. Elle nous récupère au café et nous emmène faire un petit tour de la ville. Elle a réussi à trouver de l’essence. Elle nous emmène ensuite dans le quartier de Hamra et plus particulièrement dans le restaurant Tamarbouta, petit restaurant très sympa qui sert de la très bonne cuisine libanaise. Nous dégustons nos mezzehs et parlons histoire et politique du Liban, de la Syrie et de l’Égypte. Je suis aux anges. Nadine m’apprend quelques expressions en arabe libanais et nous passons un très agréable moment.

Nous quittons le restaurant et Nadine me ramène chez moi. Sur le chemin, dans une rue de Achrafieh, elle m’apprend que c’est là où vit Carlos Gohn. Ah.

Je passe la plupart de mes journées à lire et à écrire chez mon amie. Je profite de la solitude, je sens que j’ai beaucoup de choses à poser sur le papier. Il fait également très chaud, j’attends la fin de l’après-midi pour aller marcher un peu.

Je passe tout de même certaines journées de façon plus active que d’autres. Un mercredi par exemple, nous décidons avec Laura d’aller visiter le musée national de Beyrouth. Nous traversons les différentes époques du pays et apprenons que pendant la guerre civile, certaines œuvres ont été scellées dans du béton afin de les protéger. C’était la première fois qu’une telle initiative était entreprise.

Après un déjeuner autour de quelques mezzehs avec Nadine, nous nous dirigeons, en pleine chaleur et avec un GPS capricieux, vers le Beirut Art Center dont j’avais appris l’existence la veille. Je suis tombée en cherchant où acheter une édition de roman graphique collectif dont j’avais entendu parler dans le génial documentaire « Crayons au poing » qui présente 4 dessinatrices du monde arabe. Lena Merhej, dessinatrice libanaise, a publié certaines de ses illustrations dans cette revue Samandal. Nous en profitons donc pour visiter les lieux et les expositions temporaires, plus ou moins réussies, présentées.

C’est ce soir-là également que Nadine nous fait la surprise de nous inviter dans un haut-lieu de la vie culturelle libanaise Metro al Medina où se jouent des reprises de chansons palestiniennes et égyptiennes de la première moitié du XXe siècle.

Un autre jour, je rejoins mon nouveau collègue qui vient intégrer l’équipe de professeurs au lycée français de Damas. Il passe également quelques jours à Beyrouth avant que nous ne prenions la route pour Damas.

Nous nous rejoignons Place des martyrs, au lieu de rassemblements et de manifestions. Les marques de la Révolution de 2019 sont bien visibles face à la mosquée Mohamed el Amine.

Nous marchons vers la petite place de l’horloge qui n’est pas toujours ouverte et est fermement gardée par plusieurs checkpoints militaires. Ici, comme dans le quartier de centre-ville qui se trouve juste en face, les lieux semblent déserts, fantômes.

Nous continuons notre marche, Pierre a besoin d’un café et d’internet, nous nous mettons donc en quête d’un café ouvert où l’électricité fonctionne, chose encore une fois non aisée à Beyrouth. Nous finissons par entrer rapidement dans le café Métropole où j’ai l’impression d’être dans le café le plus cher de Paris. Tout est écrit en français, même les serveurs parlent français et la décoration est luxueuse. Évidemment, les prix aussi sont luxueux. On se contentera donc d’un café. Nous continuons ensuite notre route à travers les différents quartiers de Beyrouth, jalonnés d’immeubles tour à tour magnifiques, traditionnels, modernes ou tombant en décrépitude. Ce qui me frappe, c’est la coexistence de tous ces contrastes, ces bâtiments se trouvent les uns à côté des autres. Métaphore de l’histoire mais aussi de la complexité du Liban et de ses habitants.

Les rues sont quasiment vides, très peu animées. Beyrouth, à l’exception de quelques lieux, est plongée dans la torpeur. Les Libanais que j’ai rencontrés pendant mon séjour m’ont dit que cela était très inhabituel, que l’été est normalement synonyme de fête car les Libanais qui vivent à l’étranger rentrent chez eux, sortent, tout le monde profite de la ville et de l’été. Mais cet été, le pays semble anormalement silencieux.

J’emmène Pierre manger dans le restaurant Tamarbouta où Nadine nous avait emmenées Laura et moi. La cour intérieure est rafraichie par les ventilateurs et nous passons un long moment à discuter et apprécier notre nourriture après cette longue marche sous le soleil.

Un soir, je décide de me rapprocher du port et du lieu de l’explosion. Comme bon nombre d’entre nous, j’ai suivi l’année dernière, atterrée et impuissante, l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020. J’ai passé et repassé les vidéos de ce champignon, les images du désespoir, un goût d’apocalypse, puis l’organisation et l’humanité immédiate d’un peuple face à un état totalement démissionnaire. Le quartier où je loge est tout près du port, j’y suis donc descendue à pied. J’avais déjà aperçu les silos de loin en me promenant dans la ville mais je voulais voir de plus près où en étaient les lieux un an après. En traversant le quartier tout autour des silos, les traces de l’explosion sont toujours visibles, de plus en plus au fur et à mesure que l’on s’approche.

En partant pour Tripoli quelques jours plus tard, le bus nous a fait prendre l’autoroute longeant le port, par l’autre côté. Ici, c’est toute la fureur des Libanais, mélangée aux hommages aux victimes, qui s’exprime.

J’ai accompagné cette visite des lieux par la lecture du roman graphique Mon port de Beyrouth par Lamia Ziadé. L’autrice revient sur la chronologie du drame, mais nous apporte aussi un arrière-plan historique sur le Liban qui nous permet de comprendre un peu mieux comment le pays a pu en arriver là.

Un jour, je suis passée dans une petite librairie que j’avais repérée. Quelques minutes après notre entrée, l’électricité coupe. Quand le générateur se remet en marche, l’homme et la femme qui tiennent la librairie s’excusent et nous discutons un peu. L’homme a perdu toutes ses économies : lors de la crise économique de 2019, les comptes bancaires libanais ont été gelés, les gens ne pouvaient pas retirer leur argent. Puis la valeur de la livre libanaise a chuté de manière vertigineuse et les économies de la plupart des Libanais ne valent donc plus rien aujourd’hui. L’homme, comme beaucoup de Libanais, pense à partir, que faire d’autre ? Ils sont désespérés. Il n’y a plus d’électricité, plus d’essence, plus d’argent, plus de médicaments. Et le pire c’est que la plupart de ces produits ne sont pas juste introuvables, ils sont détenus par quelques mafias qui les mettent de côté, soit pour ne pas en manquer, soit pour créer cette pénurie, hausser les prix et ainsi s’enrichir.

Quel avenir pour le Liban ? Je n’ai jamais vu des gens aussi nationalistes que les Libanais. Ils aiment et défendent corps et âme ce petit bout de terre qui ne porte son nom que depuis cent ans. Quelle tristesse de voir tous ces gens forcés de partir d’un lieu qu’ils aiment tant parce que leur gouvernement n’a pour eux que la mort ou la misère.

« Mais t’as pas peur ? » – Être une femme qui voyage.

Ma récente lecture du livre « Les femmes aussi sont du voyage » de Lucie Azema m’a énormément travaillée. Surtout après les questionnements qui ont traversé mon été. Ce livre tombait à pic. J’ai parfois l’impression que le destin nous guide vers un livre, comme s’il était la réponse que l’on attendait. Ce fut le cas ici.

« Mais t’as pas peur ? »

Combien de fois ai-je entendu cette question ? La première fois que j’ai voyagé seule, j’avais 23 ans. Je venais de me séparer de la personne avec qui j’étais depuis 4 ans et je ressentais le besoin depuis quelque temps de me prouver que je pouvais partir en voyage seule avec mon sac-à-dos. Quelques années plus tôt, c’est la lecture d’un autre livre qui m’avait beaucoup touchée et inspirée : l’autobiographie d’Agatha Christie. L’autrice mondialement connue y raconte notamment comment elle est partie seule au Moyen-Orient à une époque où les femmes ne voyageaient pas ou peu. À la fin de cette lecture, je me suis promis de partir moi aussi un jour seule.

Pour ce premier voyage en solo, la destination s’était imposée d’elle-même : mon amie Sarah travaillait à Bergen, en Norvège, pour quelques mois, je partais donc lui rendre visite quelques jours avant de partir solo dans le but de rejoindre le Cap Nord. J’ai longé la côte norvégienne, en passant par la magnifique ville de Trondheim, les îles Lofoten et Tromsö avant d’arriver dans le grand Nord au-dessus du cercle polaire. J’ai voyagé en train de nuit, campé dans une tente au bord d’une falaise avec deux jeunes que je venais de rencontrer, j’ai été récupérée dans un bus de voyageurs septuagénaires allemands qui m’ont nourrie de pommes et de bonbons, j’ai rencontré Natalie, une voyageuse australienne qui m’a amenée avec ses amis en van jusqu’au Cap Nord, je me suis cachée dans une voiture pour ne pas payer la taxe, beaucoup trop élevée, du passage vers le grand Nord, je me suis réveillée dans l’horreur de l’attaque terroriste d’Oslo, j’ai été attaquée par une mouette énorme à Tromsö, bref j’ai vécu mes premières aventures en solo.

La belle Bergen
Juillet en Norvège, en polaire.

Trondheim : un de mes coups de cœur.

Les îles Lofoten.
Des voyageurs allemands septuagénaires m’ont prise dans leur bus pour passer le cercle polaire. Nous sommes au mois de juillet et il fait 12 degrés.
Symboles du Grand Nord : les rennes.
J’y suis arrivée ! Après deux semaines seule, je suis au Cap Nord ! Derrière moi : l’Arctique !

Je me rappellerai toute ma vie de l’émotion que j’ai ressentie quand je suis enfin arrivée au Cap Nord face à cette structure métallique et face à l’Arctique. Pendant des semaines j’avais planifié ce voyage. Je m’imaginais traversant les villes, rencontrant des gens, montant petit à petit vers mon but. Tout à coup j’y étais, je l’avais fait : 2 semaines solo !

 

L’année suivante, j’avais planifié un voyage de cinq semaines en Chine avec une amie chinoise, mais quelques jours avant le départ, elle ne peut finalement pas partir. Qu’à cela ne tienne, je décide de partir quand même, seule. J’ai fait plus près de 6000 kilomètres à travers la Chine, rencontré des tonnes de personnes, dormi dans des trains, dans des bus, dans des gares, je me suis libérée de mon blocage avec la nourriture, j’ai fait du vélo avec des Tibétaines, j’ai gravi la Grande Muraille de Chine et je me suis prouvée encore une fois que j’étais capable de bien plus que ce que je ne le pensais.

Ma tenue de baroudeuse de l’époque… et ma frange !
Mon parcours : 5825 kms en 5 semaines.

La sécurité

C’est la notion qui revient le plus derrière cette question de la peur.

Bien sûr, il m’est arrivé des mésaventures en voyage, j’ai parfois eu peur, j’ai cru qu’il allait m’arriver quelque chose.

Pourtant je pense que la question autour de la notion de sécurité est en réalité bien plus profonde et révèle vraiment une manière de voir les femmes. Nous sommes éduquées en tant que femmes dans cette idée que le monde dans lequel on vit est dangereux, notre société est dangereuse mais particulièrement pour nous. Alors en tant que femme, nous devons avoir un comportement sécurisant, ne pas faire de vagues, on ne doit surtout pas se mettre en danger parce que sinon se pose la notion de la responsabilité. Lorsqu’on est une femme, c’est comme si nous étions responsables de ce qui nous arrivait parce que nous n’aurons pas écouté les conseils avisés, les recommandations, les mises en garde, les avertissements de personnes qui n’ont d’ailleurs souvent jamais mis les pieds loin de chez eux. Et s’il nous arrive quelque chose, c’est que finalement on l’a bien cherché. Cette responsabilité n’existe pas pour un homme. Un homme qui va partir, on va le trouver courageux, aventurier, on ne va pas lui poser la question, je ne pense pas que mes amis garçons qui sont partis en voyage tout seul aient entendu la fameuse question « Mais t’as pas peur ? ».

En janvier 2013, je pars en stage de fin d’études à Ouarzazate, dans le sud du Maroc.

Dans notre quotidien, nous recevons déjà une multitude de mises en garde, on va avoir peur si tu sors le soir, si tu mets un vêtement qui dévoile ta peau, etc. Déjà que la zone de confort est considérée comme dangereuse, alors partir en voyage, quitter cette zone de confort c’est comme si on avait tout un tas de dangers à affronter, c’est une sorte de transgression.

Je pense qu’il y a un équilibre à trouver. Je pense que le monde est dangereux et violent de manière générale. Mais il l’est partout. Et je pense aussi qu’il n’est pas aussi dangereux, violent et aussi foncièrement mauvais que ce qu’on l’entend. Les deux existent et cohabitent et tout dépend de l’endroit où on choisit de regarder. Il ne s’agit pas d’être naïf, il faut faire attention de manière générale dans la vie car nous pouvons tous être victimes mais il ne faut pas se laisser enfermer par la peur. Justement, Lucie Azema mais aussi Sarah Marquis, aventurière suisse dont j’ai dévoré tous les livres, parlent de cette peur en disant qu’elle doit être un carburant, quelque chose qui va guider nos actions car elle est un signal d’alarme, elle permet de faire attention, de rester sur ses gardes mais il ne faut pas se laisser submerger. Il faut l’accueillir, l’écouter et ajuster ses comportements et ses décisions en fonction d’elle mais il ne faut pas qu’elle nous freine de tout faire.

En juillet 2013, je m’envole pour mon premier poste en tant que professeure de français à l’étranger. 6 mois très mouvementés à Moscou.

Je me rappelle lorsque je faisais une formation à la Croix Rouge, on nous avait expliqué que l’un des taux de mortalité le plus important était les accidents domestiques. Dans un milieu de confiance, on ne fait plus attention, on n’est plus vigilant. Un peu comme les routes du quotidien où on conduit en automatique. Là où on a le plus de chances de mourir finalement, c’est chez soi. On frôle en réalité la mort des dizaines voire des centaines de fois dans notre vie sans nous en rendre compte. Mais l’inconnu est bien plus effrayant que le quotidien qui n’est pourtant pas moins dangereux.

L’été 2016, je pars 3 semaines dans le Sud de la France, le nord de l’Espagne et le Portugal, majoritairement en covoiturage. Je serai rejoint une semaine par mon meilleur ami au milieu du voyage.

En revanche quand on est en voyage, toutes les personnes je pense, et particulièrement celles qui voyagent seules, peuvent témoigner du fait que l’on s’écoute beaucoup plus et je crois que c’est une clé essentielle pour voyager. Lorsque l’on perd tous ses repères comme c’est le cas en voyage, on ne peut plus compter que sur soi-même. On est très vigilant et à l’écoute de ses intuitions, on fait attention aux signaux. Il ne faut pas se dire que l’on va passer pour une idiote ou pour la nulle, il faut toujours s’écouter. Si tu n’as pas envie de dormir dans cet hôtel parce que tu ne le sens pas, même sans raison apparente, ne le fais pas. Si tu ne veux pas suivre ce groupe de personnes en soirée ou autre, ne le fais pas. C’est la clé, le corps sent beaucoup de choses et est capable de détecter tout un tas de dangers.

En 2017, je pars 6 mois sac-à-dos au Moyen-Orient. Je traverse l’Égypte, la Jordanie et la Palestine.

La fois où je me suis sentie le plus en danger, c’est justement un jour où j’ai préféré ignorer mes intuitions. J’étais arrivée la veille dans la nuit à Moscou, je venais commencer un nouveau travail. Le lendemain, j’avais passé la journée dans ma nouvelle école, mes collègues ont insisté pour que je vienne boire des bières avec eux à coup de « Oh ça va moi le premier soir j’ai dormi à 4h et j’avais cours à 8h ». Je n’ai pas voulu passer pour la fille nulle alors j’y suis allée même si dès le début je ne me sentais pas bien et j’avais envie de rentrer chez moi pour ranger mes affaires. J’ai fini par prendre le dernier métro pour rentrer chez moi. Je n’avais pas de smartphone à l’époque et je rentrais chez moi à pied pour la première fois avec une simple carte que j’ai évidemment mal lue. J’ai fini par me perdre et un homme m’a suivie et a tenté de m’agresser en bas de chez moi. Même si en soi, ce n’est pas de ma faute et je ne suis pas responsable du comportement de cet homme, je m’en suis tout de même énormément voulue de répondre à la pression du groupe plutôt que de m’écouter et ça m’a servi de leçon.

En mai 2018, je sillonne la côte marocaine d’Agadir à Essaouira à travers les villages de pêcheurs et surfeurs.

Comme le disait la grande exploratrice Alexandra David-Néel, je préfère mourir au fin fond de la Chine en train de faire ce que j’aime et d’explorer le monde que chez moi dans une vie où je ne suis pas épanouie. Ce n’est pas parce qu’on voyage qu’on est invincible non plus, ce n’est pas parce que je me sens en sécurité dans le monde arabe qu’il ne m’arrivera jamais rien, ici ou ailleurs, mais je sais que le risque est une possibilité dans la vie quotidienne où que l’on soit et je ne veux pas m’arrêter à la peur.

En août 2018, je retourne au Caire pour m’y installer . Je n’ai pas de boulot, pas d’appart mais des tonnes d’amis et de la ressource. J’y reste deux ans.

La question de la stabilité

Mais la sécurité n’est pas la seule notion qui se cache derrière cette question de la peur. Il y a aussi la notion de stabilité, l’incompréhension face à l’acte de voyager seule ou bien face à un choix de vie différent. Cette question cristallise toutes les représentations quant aux rôles que l’on impose aux femmes dans notre société. Car il s’agit bien du fait d’être une femme. : « Quand vas-tu te poser ? Quand vas-tu te stabiliser ? », et surtout cette question : « Mais tu ne veux pas avoir des enfants un jour ? ». Ces questions-là, on ne les poserait pas un homme qui voyage ou qui vit à l’étranger, même la trentaine passée. À 33 ans, combien de fois ai-je entendu ces questions, même si elles ne partent pas foncièrement d’une mauvaise intention, elles sont d’ailleurs aussi souvent le miroir des propres angoisses de la personne. De mon côté, je les entends à peu près depuis mes 27/28 ans. On ne perçoit pas du tout les femmes qui voyagent de la même manière que les hommes qui voyagent. Eux ont cette liberté de mouvement mais aussi cette liberté d’avoir la vie qu’ils veulent avoir, sans pression sociale constante.

Janvier 2020, je passe une semaine solo à Istanbul.

Parfois je me dis qu’effectivement, revenir vivre en France, ce serait quand même plus simple que d’être en Syrie à gagner des cacahuètes ! Oui mais je les savoure mes cacahuètes. J’ai appris à gérer mes cacahuètes et à les apprécier au maximum. Je n’ai pas le CAPES et je travaille en contrat local depuis des années donc mon salaire n’est jamais très élevé. Ici en Syrie, c’est le salaire le plus bas que j’ai jamais eu ! La question s’est donc posée tout de même l’année dernière avant de renouveler mon contrat. Et chaque fois je me fais la même réflexion pour m’aider à décider : quand je serai vieille, assise dans mon appartement, entourée de mes chats et de mes livres, qu’est-ce que je me dirai ? « Ohlala entre 2020 et 2022 je ne gagnais vraiment rien du tout en Syrie ! » ou bien « Ohlala entre 2020 et 2022 j’ai vécu des choses incroyables en Syrie ! ». La réponse était ainsi vite trouvée.

En septembre 2021, je pars m’installer en Syrie où je vis actuellement.

Alors souvent, à la question « Mais t’as pas peur ? », je réponds : « Peur de quoi ? ».

Ma plus grande peur, c’est celle de passer à côté de ma vie, que la peur me paralyse et m’empêche de prendre mes propres décisions, me détourne de mes projets, de rencontres fabuleuses, de moments merveilleux.

Ma plus grande peur ce n’est pas la mort, c’est de ne pas vivre.

 

Lecture #14 – Les femmes aussi sont du voyage

Lucie Azema introduit son livre en disant qu’elle a écrit ce livre pour qu’il soit lu mais jamais emporté, mais je vais pourtant devoir lui désobéir car j’ai corné environ 250 pages sur 300 tant son livre regorge d’informations, de sources et de pistes de réflexion.

Elle explore une multitude de thèmes comme l’invisibilisation des femmes voyageuses dans les récits de voyage, les questions de sécurité, d’éducation, de la restriction des femmes concernant le voyage, ainsi que la question de la décolonisation dans le voyage, les récits de voyage connus et mis en avant étant majoritairement écrits par des hommes blancs.

L’aspect sociologique de la représentation de la femme, de son rôle dans la société et de ce qui est attendu d’une femme qui ne l’est jamais pour un homme est également abordé. En tant que femme voyageuse, combien de fois ai-je entendu ces questions qu’on ne pose (quasiment) jamais aux hommes ? « Quand est-ce que tu vas te poser ? Tu ne veux pas te stabiliser ? Tu ne veux pas d’enfants ? ». Son livre a donc particulièrement résonné en moi et il résonnera, j’en suis sûre, chez beaucoup de femmes, qu’elles soient voyageuses ou non, tant les thèmes sont larges.

J’ai complété ma lecture par l’écoute de deux podcasts :
-celui comprenant une interview de l’autrice dans l’émission « La salle des machines » sur France Culture ;
-celui sur des figures majeures de femmes voyageuses comme Alexandra David-Néel et Ella Maillart dans l’émission « Cultures Monde » également sur France Culture.

Je vous recommande bien évidemment tout cela chaudement !

Chronique syrienne #15 – Alors ? C’est comment la Syrie ?

Alors ? C’est comment la Syrie ?

C’est la question que j’ai bien évidemment le plus entendue cet été pendant les quelques semaines passées en France.

Comme toujours, comme à chaque retour ou chaque passage en France, difficile de mettre des mots, d’expliquer en quelques phrases la complexité d’une telle expérience.

Il y a d’abord la passion. Celle que j’éprouve pour ce pays. Même si l’attachement a été un peu plus long à se mettre en place qu’en Égypte, aujourd’hui je sais que j’aime énormément ce pays et que je ne me voyais pas du tout repartir après une seule année scolaire. Il y a la passion pour l’histoire riche d’un pays complexe et l’amour inconditionnel pour sa NOURRITURE.

Il y a ensuite le grand questionnement perpétuel. Celui de ma légitimité à être en Syrie en tant que personne blanche qui a le droit d’aller vivre et travailler dans ce pays après 10 ans de guerre et alors que de nombreux Syriens ne peuvent pas, eux, rentrer chez eux. La légitimité concernant le regard que j’apporte sur ce pays à travers les réseaux sociaux et ce blog.

Il y a la complexité des émotions éprouvées. Le bonheur d’être dans un pays que j’aime, où j’apprends beaucoup, où j’ai rencontré tout un tas de personnes incroyables un peu partout sur le territoire, où je vis des moments forts. Mais aussi toutes ces émotions plus dures face à la réalité d’un pays qui a vécu la guerre, où tout le monde en a été impacté d’une manière ou d’une autre, où chacun a son histoire. Ces émotions face aux destructions. En périphérie de Damas, à Homs, à Alep, sur les routes. Ce désespoir face aux conditions de vie des Syriens qui ne cessent de se dégrader. La crise économique qui frappe de plein fouet le pays, causée par la guerre mais surtout par les sanctions internationales, l’impossibilité du pays à y faire face, les conditions de vie qui en découlent : les coupures d’électricité de plus en plus longues, les files de voitures qui ne tarissent pas à la station-essence, les semaines sans sucre, sans farine, les prix qui flambent chaque semaine.

Chaque retour en France est de plus en plus difficile. J’ai la sensation de m’éloigner de plus en plus de cette réalité. Cette année particulièrement, je n’étais pas rentrée depuis 10 mois, c’était la première fois que je restais aussi longtemps hors de France, mon maximum jusqu’à présent était 6 mois. Et bizarrement, la France ne m’avait pas manqué, je n’ai pas eu le mal du pays une seule fois et je n’avais même pas spécialement envie de rentrer. Quand je suis rentrée cet été, j’ai passé deux semaines dans un état transitoire où mon corps se trouvait en France mais mon esprit et mon cœur, eux, étaient restés en Syrie. Ma vie est tellement différente de celle de mes amis et de beaucoup de Français de manière générale, qu’il y a des choses, pourtant toutes bêtes, que je ne comprends plus. Il y a 10 jours, je monte dans le train pour aller à Paris. J’étais accompagnée d’un ami et nous n’avions pas acheté nos billets en même temps donc on était placés à quelques rangées de différence. On s’était dit qu’on demanderait tout simplement à l’une des personnes d’échanger nos places comme ça se fait. En arrivant près de ma place donc, je demande à la personne si elle veut bien échanger pour qu’on soit à côté avec mon ami. Tout de suite, je sens que ça va être compliqué, la personne, une jeune femme d’une trentaine d’année, est très hésitante, elle regarde en direction des quelques rangées qui séparent son siège et celui où je lui demande d’aller, elle se lève à moitié, se rassoit, soupire puis finit par y aller de très mauvaise humeur. Je ne comprends tout simplement pas sa réaction. Je n’arrive pas à concevoir en quoi le fait d’aller s’assoir à quatre rangées d’écart la dérange. Je m’assois, incrédule, et la jeune femme revient pour me signifier de manière agressive qu’il y a des gens qui payent pour être seuls et que je devrais avoir ça en tête la prochaine fois que je fais une telle demande. Je commence à me lever et lui dit qu’on va juste changer de place pour qu’elle arrête de me saouler mais elle s’est déjà enfuie et mon ami me fait signe de me calmer. Je fonds en larmes. Je ne comprends pas. Je sais que ma réaction est stupide mais je n’arrive tout simplement pas à concevoir sa réaction. Qu’est-ce qui était compliqué ? En quoi le fait de s’avancer de quatre rangées était un acte difficile ? A ce moment-là, je hais les Occidentaux et leur confort de merde qui leur font avoir des réactions ridicules. Ok, je me calme. Je ne connais pas sa vie. À priori, elle voulait juste être seule et elle n’a pas compris que dans tous les cas elle aurait eu mon ami à côté d’elle. Peut-être que c’était une journée de merde, peut-être qu’elle a une vie de merde, et que juste là, ma demande, c’était trop.

En France, j’ai cette culpabilité d’avoir droit de passer si facilement d’un pays à l’autre grâce à mon passeport. Le simple fait d’être née au « bon endroit » me permet d’avoir des droits que plus de la moitié de la population n’aura jamais. Cette frustration que ressentent les Occidentaux depuis le depuis de la pandémie, de ne pas pouvoir se déplacer comme ils l’entendent, ce sentiment d’être bloqués, de ne pas avoir le droit de voyager, c’est pourtant une réalité quotidienne pour une grande partie de la population dans le monde.

Il y a aussi la distance qui permet tout à coup de faire face à ce que l’on a vu pendant 10 mois. Il y a quelques jours à Paris, j’ai rencontré une amie qui rentrait tout juste de Syrie où elle avait passé 3 semaines. Elle était partie voir sa famille à Alep et avait vu les destructions, écouté les témoignages de sa famille, constaté les nombreux traumatismes laissés par la guerre. Sur place, elle n’a pas pleuré, sentait qu’elle était touchée mais ne l’avait pas exprimé. C’est en rentrant en France que le choc l’a rattrapée de plein fouet. C’est ce qui m’est arrivé aussi. J’ai eu la sensation en revenant en France de prendre conscience de tout ce que j’avais vu et entendu, que tout me submergeait et que je devais tout à coup affronter tout cela. Et encore, ce n’est rien, je ne suis bien évidemment pas à plaindre car ce que je vis n’est rien comparé à tout ce que ces gens vivent. Je ne fais qu’être témoin de leur souffrance quand ils la subissent en permanence.

D’un point de vue plus personnel, il y a eu aussi le décalage en rentrant en France. J’ai toujours été plus ou moins en décalage avec mon entourage, depuis 2013, j’ai vécu à moitié en France et à moitié au Moyen-Orient. Depuis 2018, je vis vraiment au Moyen-Orient et l’été dernier j’ai rendu mon appartement avignonnais que je sous-louais depuis quelques années. Je n’ai aujourd’hui plus d’attaches matérielles avec la France, à part mes cartons de livres et de bibelots qui prennent la poussière dans le grenier de mes parents. Mais cet été, j’ai ressenti un plus grand décalage que d’habitude. J’ai 33 ans et la plupart de mes ami*e*s sont désormais en couple, marié*e*s et ont pour beaucoup des enfants. Le fait de rentrer chez mes parents m’a énormément angoissée, l’idée de passer 2 mois en France ne me convenait pas du tout.

J’ai tout de même été heureuse de retrouver tout le monde, de rencontrer les bébés nés en mon absence, de célébrer un mariage, de vadrouiller à droite à gauche pour voir le maximum de personnes, passer un peu de temps à Paris et à Marseille, bombarder mes chats de photos et bien manger.

Un mariage entre la Provence et la Kabylie.
Marseille, je t’aime toujours autant.
Naguib <3
Paris mon amour.
La superbe exposition « Divas du Monde Arabe » à l’Institut du Monde Arabe.

Pourtant pour la première fois depuis longtemps, je me suis sentie seule. J’ai réalisé, c’est pourtant si logique, que tout le monde menait sa vie et que j’étais un peu comme un cheveu sur la soupe. Je m’étais imposée toute seule une petite pression sociale de devoir absolument rentrer en France tout l’été pour voir tout le monde, mais j’ai réalisé que je passais aussi à côté de mes désirs et que j’avais besoin de temps pour moi, pour réaliser mes envies et mes projets. C’est l’autre côté du miroir, le sacrifice à faire lorsque l’on vit à l’étranger. Il y a un moment où « chez soi » ce n’est plus vraiment chez soi. Chez soi c’est un ailleurs, qui change souvent. Ce qui est bizarre c’est qu’aujourd’hui, je n’ai pas de mal à m’adapter à un nouvel environnement, un nouveau pays, une nouvelle langue, etc., mais j’ai toutes les peines du monde à me réadapter à mon propre pays pour quelques semaines. Je sais qu’il faudra du temps pour trouver l’équilibre, qu’il tiendra un temps puis qu’il changera à nouveau. Mais j’ai la chance d’être entourée de personnes compréhensives et bienveillantes qui savent accueillir mes états d’âme et m’entourer de tout leur amour.

J’ai finalement pris un billet d’avion pour Beyrouth et c’est donc de la capitale libanaise que je vous écris. Je vais passer quelques semaines ici avant de rentrer à Damas. Tout est revenu dans l’ordre dans mes émotions depuis que j’ai remis les pieds de l’autre côté de la Méditerranée.

Même si certains adieux, un en particulier, furent difficiles, je sais que je suis là où je dois être, à vivre la vie que j’ai choisie et que j’aime.

#PQLA

 

Lecture #13 – Il nous reste les mots

Azdyne Amimour est le père de Samy, l’un des terroristes du Bataclan.

Georges Salines est le père de Lola, l’une des victimes de cet attentat.

Les deux hommes se sont rencontrés plusieurs fois au cours de ces dernières années et au fil de leurs rencontres s’est dessinée l’idée d’un livre.
J’ai tout de suite voulu lire ce livre. Je trouvais incroyable qu’une telle rencontre ait eu lieu et que ces deux hommes ait trouvé le moyen de communiquer.

Le livre et leurs conversations abordent de nombreux sujets délicats : à quel point les parents sont-ils responsables du devenir de leurs enfants ? Aurait-il pu en être autrement ? Le père de ce terroriste a-t-il malgré lui mener son fils dans cette voie ? Comment se sent ce père, lui aussi victime, qui a perdu son fils mais qui doit aussi vivre avec le fait que son fils ait tué de nombreux innocents ? La communication entre ces deux parents, tous deux victimes, est-elle possible et peut-elle amener à trouver des solutions contre la radicalisation ?

Autant de thématiques abordées avec beaucoup de bienveillance et de respect de l’autre dans ce livre très émouvant et très juste.

Ce livre m’a d’ailleurs rappelé l’excellent film sur le sujet de la radicalisation « Le ciel attendra » (slide 2) où l’on suit le parcours de deux jeunes femmes : Sonia s’est arrêtée juste à temps, avant de partir en Syrie pour faire le jihad et qui est en processus de déradicalisation, Mélanie, quant à elle, a rencontré un jeune homme sur internet qui va la mener doucement vers l’islam d’abord, puis vers la radicalisation. Le film montre, avec beaucoup de pudeur et sans sensationnalisme, les stratégies mises en œuvre par les recruteurs et l’enfermement psychologique dans lequel se retrouvent les victimes. Un film qui permet de comprendre en partie comment des personnes sensées peuvent se retrouver sur ce chemin dangereux.

Chronique syrienne #14 – Homs

À la fin de ma dernière chronique syrienne, je quittais mon coup de cœur : la ville de Hama pour partir en direction de Homs. Le gérant de l’hôtel où nous avions séjourné avec mon collègue Grégory nous avait indiqué la direction de la gare routière. Nous y sommes en quelques minutes à pied. Je me trompe plusieurs fois d’entrées puis je finis par trouver la bonne et nous trouvons tout de suite un minibus pour Homs. Le chauffeur nous installe à l’avant. Et très vite… « Vous êtes russes ? » haha. À notre réponse, il est surpris et heureux et nous souhaite la bienvenue. Nous parlons un long moment, il joue le rôle du guide touristique et nous parle des différents lieux devant lesquels nous passons. Il souhaite que les touristes reviennent, parle à demi-mots de la guerre. Je ne comprends pas tout entre le bruit du moteur et son accent mais je ressens l’essentiel. Cet homme nous touche beaucoup, il a envie de nous montrer son pays, sa ville, il voudrait nous en donner le meilleur. Il nous montre sa maison de loin quand nous passons devant son village. Puis les destructions.

En arrivant à Homs, il me laisse son numéro de téléphone et me presse de le contacter si nous avons besoin de quoi que ce soit ici ou à Hama. Sa maison est ouverte nous dit-il, et je sens que ce ne sont pas des paroles en l’air. Nous prenons une photo tous les trois avec son téléphone. Ma photo à moi de ce moment restera gravée dans mon cœur. Il y a des gens que l’on ne croise qu’un instant mais qui vous touche pour toujours.

Le van nous a laissés à quelques kilomètres de Homs. Nous devons maintenant prendre un taxi pour nous rendre à notre hôtel situé de l’autre côté de la ville. Ce n’est pas compliqué, les chauffeurs sont nombreux à nous attendre. Nous montons dans une des voitures et commençons notre traversée de Homs.

Très vite, c’est le choc. Toute la première moitié de la ville en arrivant de Hama est détruite. Ce sont des files et des files de bâtiments détruits, vidés, désossés. Le chauffeur lui aussi prend le rôle de guide touristique. Une fois arrivés dans le vieux Homs, il nous montre les différentes places connues. Ici, c’est aléatoire, certains bâtiments sont détruits, d’autres abandonnés, d’autres ont été rénovés.

En arrivant dans la deuxième partie de la ville, après la citadelle, la ville retrouve une allure normale. Les bâtiments n’ont pas été touchés et on trouve des cafés, des restaurants, des boutiques. Notre hôtel se situe un peu plus loin dans cette partie de la ville. Nous sommes accueillis par une hôtesse qui ne parle pas anglais, je me charge donc de la communication. L’hôtel ne semble pas très occupé mais nous entendons tout de même quelques familles derrière des portes. Les chambres sont correctes même si la clim et le frigo ne fonctionnent pas. Je ne suis pas là pour le luxe, je ne m’attendais pas à autre chose.

Après un petit temps de repos, nous partons nous promener dans la ville. La première partie de la ville que nous traversons est donc celle qui n’a pas ou peu été touchée par la guerre. La vie semble suivre son cours normalement. Nous passons devant un grand jardin et une mosquée, des enfants se préparent à jouer au foot.

Pourtant à deux pas, c’est la Citadelle et le début de l’autre partie de la ville. Nous commençons par aller voir si nous pouvons monter en haut de la colline pour voir la Citadelle (je crains de réitérer l’expérience de Hama mais mon collègue aime les pierres, il n’est pas professeur d’histoire-géographie pour rien.) Cependant, le gardien m’informe que l’accès à la citadelle est interdit. Nous ne verrons donc que quelques pierres d’en bas.

Nous avons pour objectif d’aller voir quelques églises dans le quartier chrétien de la ville et pour ce faire, nous devons justement passer par la partie dévastée de la ville. C’est toujours une impression très bizarre. Se retrouver au milieu des ruines et des destructions. Cette partie-là de la ville est morte et pourtant, tout autour, la vie continue. Des passants marchent et discutent, des femmes ensemble, des familles, des enfants. Il y a aussi des vélos, des voitures. On trouve des bâtiments refaits comme une mosquée, parfois même des boutiques au milieu du chaos. Bizarrement, personne ne semble faire attention au décor qui les entoure. Ils n’ont pas le choix, la ville étant désormais dans cet état depuis des années. Il y a un aspect malsain à prendre des photos, nous en discutons avec mon collègue. C’est presque indécent de se « promener » au milieu de tout cela. Pourtant nous vivons dans ce pays et « cela » c’est aussi la réalité du pays. Elle est là, elle existe. Même si je n’ai pas besoin de photos pour me rappeler ce que je vois à cet instant-là, je sais qu’il est important de photographier et de montrer également cette partie-là.

Nous continuons d’avancer au gré des rues et nous tombons finalement sur la première église que nous cherchions : l’église de la Paix. Son aspect moderne et brillant contraste avec le quartier. Elle est fermée et nous ne pouvons pas la visiter. Nous continuons notre route et nous tombons sur la deuxième église que nous voulions visiter : l’église de la ceinture. Nous entrons dans sa cour et cherchons l’entrée de l’église quand nous sommes accueillis par celui qui va changer le cours de notre séjour à Homs : Fady.

Fady est un jeune homsiote (habitant de Homs) de 24 ans qui enseigne la musique à l’université et qui passe beaucoup de temps avec sa communauté à l’église. Il est heureux de trouver des étrangers dans l’église et rayonne lorsqu’il nous accueille. Commence alors la quête des clés pour nous faire visiter l’église composée de deux bâtiments : la chapelle principale et l’ancienne église (la construction de départ où seraient venus se cacher des Chrétiens dès le premier siècle pour prier en paix persécutés par les Juifs et les Païens). Mais la mission de trouver les clés s’annonce difficile et, en attendant, Fady veut nous faire visiter le quartier. Il nous emmène dans les rues avoisinantes pour nous faire découvrir différents lieux : une petite rue typique, un ancien restaurant avec une architecture traditionnelle de Homs en rénovation, l’enceinte de l’ancienne maison de Sainte Eliane vue d’en haut… Puis nous retournons à l’église voir si le maître des clés est arrivé… mais il faudra encore patienter. Fady nous offre un café puis nous propose alors d’aller sur le toit de l’église. Je pense qu’il plaisante et m’imagine alors qu’il y a une petite terrasse sur le toit. Pas du tout, il me propose bien de monter SUR LE TOIT de l’église. Et moi qui ai le vertige, me voici en train d’escalader sur les tuiles de l’église de la ceinture à Homs en Syrie. Tremblante, j’admire cependant la vue et profite de ce moment unique.

Juste après, un ami de Fady, Ramy, nous rejoints, et le maître des clés n’étant toujours pas arrivé, nos amis décident de nous emmener faire un nouveau tour en ville. Nous passons devant de belles bâtisses, un ancien château en ruine. Puis nous assistons à une messe en araméen dans une église qui a été rénovée et où nous sommes chaleureusement accueillis par la communauté. Même si je ne suis pas chrétienne, j’ai pris l’habitude dans les églises de bruler un cierge en mémoire de mon arrière-grand-mère et pour les problèmes du moment. Ce jour-là, mon cœur est tout entier avec les Palestiniens qui vivent l’enfer. La mosquée Al Aqsa de Jérusalem, deuxième lieu saint de l’Islam, vient d’être attaquée et ses fidèles avec par l’armée israélienne. Les habitants du quartier de Sheikh Jarrah sont menacés d’expulsion. Les affrontements dans la rue sont nombreux.

Les ruines d’un ancien château.

Nous continuons notre visite. C’est également le moment de discuter et d’échanger avec Fady et Ramy. Ils parlent tous les deux anglais, assez pour que nous puissions communiquer correctement. Ce sont deux jeunes gens lumineux. C’est encore une fois l’une de ces rencontres où la connexion est immédiate, nous avons l’impression de nous connaitre depuis toujours et les conversations sont fluides. Ils nous parlent de tout, de la guerre, de leur ressenti, de leur (dés)espoir. J’ai toujours peur de poser des questions stupides. Que dire à des gens qui ont vécu la guerre, l’enfer, la violence, la peur ? Des situations que nous ne pouvons même pas imaginer. Pourtant généralement, il n’y a pas à poser beaucoup de questions. Les gens ont besoin de se livrer. C’est un mélange d’émotions. Évidemment, la guerre les a touchés. Le quartier où vit la famille de Fady a été complètement détruit par les combats. On sent qu’il a vécu les pires moments de sa vie. Pourtant il rayonne, il est plein de lumière. Il sourit sans arrêt et est plein de projets. Il aime sa place dans sa communauté, il aime les activités qu’il fait à l’église, jouer de la musique, rencontrer de nouvelles personnes, pratiquer l’anglais. Il rêve de voyager. Il est aussi amoureux et son grand regret, c’est de ne pas pouvoir se promener main dans la main avec sa copine dans sa ville.

Nous nous promenons dans la ville, au gré des monuments, parfois en bon état, parfois détruits. Nous traversons le grand souk de Homs que le chauffeur de taxi de la veille m’avait montré et avait comparé au souk Hamidié de Damas. Le souk est vide et sans âme. Tous les stores en fer sont baissés et mis à part quelques passants, il ne semble pas y avoir âme qui vive.

Grégory – Fady – Ramy – Une rouquemoute

Nous continuons notre chemin jusqu’à une partie plus animée de la ville, des rues pleines de lumière, de passants, de familles qui se réunissent pour manger, d’amoureux qui viennent passer un moment ensemble. Les garçons veulent nous faire déguster les meilleurs falafels de la ville. Évidemment une bagarre s’engage pour pouvoir payer mais comme souvent, ce sera peine perdue. Ils tiennent à nous inviter et nous devons accepter pour éviter l’incident diplomatique.

Après ce beau moment passé tous ensemble, mon collègue et moi retournons dans les environs de l’hôtel et remercions nos hôtes pour ce beau moment passé ensemble. Nous nous mettons ensuite en quête de nourriture dans les rues autour de notre hôtel. Nous sommes surpris de trouver des rues pleines de vie : elles sont bondées. Toutes les générations sont confondues, des familles, des jeunes, des moins jeunes, des enfants. Nous sommes dans un quartier très animé qui compte de nombreux cafés et restaurants. Nous passons un long moment dans ce tourbillon de vie. Ça fait du bien de voir tous ces gens heureux, en train de profiter de leur vie. Nous nous rassasions de manaqishs et de glace puis nous rentrons à l’hôtel.

Ce soir-là, j’ai du mal à dormir. Je passe un long moment sur les réseaux sociaux pour suivre l’actualité en Palestine. Évidemment cela m’angoisse et je hais ce sentiment d’impuissance. J’aimerais m’y rendre, être au côté des Palestiniens, leur montrer mon soutien. En 2017, j’y ai passé 3 mois comme bénévole dans des associations palestiniennes. Pour le moment, je ne peux pas y retourner. Pour aller en Palestine, il faut absolument un visa israélien et avec un visa israélien, je ne pourrai pas retourner en Syrie ensuite, la Syrie étant l’un des 12 pays qui ne reconnait pas Israël et n’accepte ni les ressortissants israéliens, ni les personnes ayant séjourné en Israël.

L’actualité angoissante, les images de la journée et les différentes émotions ont donc raison de mon sommeil. Je ne dormirai que quelques heures entrecoupées de nombreux cauchemars. Il fait également chaud et il n’y a pas d’électricité une grande partie cette nuit-là pour pouvoir allumer le ventilateur.

Le lendemain matin, nous prenons un petit-déjeuner dans un café dans le quartier. Nous prenons un café et des manaqishs délicieux. La jeune femme qui y travaille est très agréablement surprise de nous voir ici et nous pose quelques questions sur les raisons de notre présence. Elle pense que nous sommes journalistes. Au moment de partir, elle nous lance un « Please come back » avec un grand sourire.

Nous prenons ensuite un taxi et nous dirigeons vers la partie de la ville qui est totalement détruite. Il y a dans ce quartier une mosquée que je veux absolument visiter : la mosquée Khaled Ibn Waled. Nous sommes passés devant lors de notre arrivée et j’étais surprise de voir une mosquée rénovée au milieu d’un champ de ruines. Le taxi nous laisse près de l’entrée de la mosquée et nous prenons un moment pour nous rendre compte de l’environnement qui nous entoure. A part la mosquée, tout est détruit.

L’extérieur de la mosquée n’est pas totalement rénové et il reste encore quelques gravats et quelques espaces réservés au chantier. La mosquée ne semble pas ouverte mais je finis par trouver quelqu’un qui nous ouvre. Nous entrons enfin et découvrons le magnifique intérieur de la mosquée.

Comme toujours, je suis surprise du fait qu’un lieu de culte soit rénové avant les habitations qui l’entourent. Mais je sais aussi que les lieux de culte sont des endroits importants pour les communautés : ils sont un lieu de réunion, de repos et représente un espace sûr. Les lieux de culte sont souvent rénovés par des fonds privés, des fondations, ou des communautés religieuses extérieures. Par exemple, la mosquée des Omeyyades d’Alep est rénovée par la fondation Aga Khan comme de nombreux autres lieux de culte, les églises du village chrétien de Maaloula ont été rénovées par des églises du Liban.

Après la mosquée Khaled Ibn Waled, nous nous dirigeons vers la mosquée Nour al-din. Malheureusement, la mosquée est fermée en dehors des heures de prière et nous ne pourrons pas la visiter malgré mes tentatives auprès de différentes personnes. Nous n’avons pas le temps de rester jusqu’à la prochaine prière car nous avons rendez-vous avec Fady et Ramy à l’église, pour la visiter si le maître des clés fait enfin son apparition, et pour leur dire au revoir. Nous nous dirigeons donc vers l’église.

Sur le chemin entre la mosquée Nour al-din et l’église, nous tombons de nouveau sur le souk que nous avions vu la veille. Cette fois-ci, à notre grande surprise, il est ouvert et est plein de vie ! Les boutiques regorgent de marchandises et les potentiels acheteurs sont nombreux. Quel bonheur de voir toute cette vie ! La veille, nous avions la triste impression d’un endroit sans vie et sans âme, et tout à coup, c’est un autre aspect de la ville que nous découvrions à nouveau.

Une fois arrivés à l’église, nous retrouvons avec un grand plaisir nos nouveaux amis. Le maître des clés est arrivé et nous pouvons enfin visiter les deux parties de l’église. Nous commençons par la partie principale qui a été très bien rénovée. Le lieu est magnifique, atypique avec ses murs en pierre grise. Tout le monde est ravi de nous faire visiter l’église, véritable fierté du quartier.

Nous visitons ensuite le sous-sol, c’est la première partie de l’église qui ait été créée. Il y a plusieurs pièces et des projets de rénovation.

Une fois la visite terminée, nous nous posons avec les garçons pou partager un maté, boisson nationale en Syrie, et les garçons en profitent pour nous jouer de la musique. C’est un très beau que nous partageons alors, dans cette église avec ces deux jeunes gens qui nous ont tant donné pendant ces deux jours. Au moment des adieux, Fady à les larmes aux yeux, il nous demande de revenir le voir très vite. Rendez-vous est pris, je reviendrai l’année prochaine si Dieu le veut.

Nous prenons un taxi, faisons un stop à l’hôtel pour récupérer nos valises puis nous dirigeons vers la gare routière à la sortie de la ville. Nous cherchons un moment un bus pour Damas mais tous sont complets et il n’y en a pas d’autres qui doivent arriver. Je finis par retourner voir un chauffeur de taxi que j’avais croisé à l’entrée de la gare routière. Je négocie rapidement le prix car le trajet n’est pas très cher, nous partirons tout de suite et nous serons plus à l’aise dans le taxi que dans le bus. Nous devons retrouver le taxi un petit peu plus loin car je crois comprendre qu’il n’est pas autorisé pour lui de récupérer des clients devant la gare routière, bien qu’au Moyen-Orient tout se monnaye.

Deux heures plus tard – et malgré un long arrêt à un checkpoint, Grégory étant souvent interrogé, les soldats ne comprennent pas qui est cet homme blanc, crâne rasé et grosse barbe – nous arrivons à Damas.

Il me reste quelques semaines de cours avant les vacances d’été et avant mon nouveau voyage en Syrie : la prochaine fois je retourne à Alep !

 

Lecture #12 – Barberousse, autobiographie d’un héros bafoué

Quand on vous dit « Barberousse », la première chose qui vous vient en tête c’est pirate, aventurier ou corsaire sanguinaire.

Peu de chances à priori que vous sachiez que Barberousse était musulman et que, loin d’être le pirate sanguinaire de l’imaginaire collectif occidental, il était en réalité un défenseur de l’islam qui a dévoué sa vie à la protection de sa religion et de l’Empire Ottoman sous le règne notamment de Souleymane le Magnifique.

Cette autobiographie, unique version traduite en français grâce à la superbe maison d’édition Albidar, retrace ainsi ses exploits et nous plonge dans la vie d’un grand aventurier. L’homme nous emmènera sur les côtés méditerranéennes d’Istanbul à Alger en passant par Tunis.

Embarquez pour une aventure incroyable et laissez-vous porter au gré des vents aux côtés de cet homme au destin hors du commun !

Lecture #11 – Otared

Je voulais lire ce roman égyptien depuis très longtemps et j’ai enfin pu me le procurer pendant mon dernier voyage en Égypte. L’université américaine du Caire a une librairie magique place Tahrir. Le genre d’endroit où tu as envie de tout acheter tellement 1) les contenus sont ultra intéressants et 2) les livres sont BEAUX.

Début mai je l’ai enfin commencé. J’ai tout de suite adhéré au style, à l’histoire mais j’ai également tout de suite senti que ce serait une lecture difficile vu le niveau de violence mis en scène. Courant mai, les évènements en Palestine m’ont énormément affectée, à tel point que je n’avais aucune énergie à mettre dans la lecture, et surtout pas pour me retrouver dans un univers ultra-violent. J’ai donc remis ma lecture à plus tard et je l’ai finalement terminé fin juin.

Le roman se passe à différents moments de l’histoire : principalement en 2025 où l’auteur imagine que l’Égypte est envahie par de nouveaux colonisateurs, mais aussi en 2011 au début de la Révolution égyptienne. De nombreuses histoires se mêlent avec pour point commun la violence et le manque d’humanité qui auront pour apothéose une fin VRAIMENT atroce. Je vous avais prévenus, on est sur du lourd.

Le livre est intéressant car il met en scène toute une métaphore sur l’enfer et l’humanité qui porte à réfléchir. J’ai aussi adoré lire un roman égyptien différent, j’adore les univers dystopiques et j’ai adoré trouver ça sous une plume égyptienne.

Je conseille le livre, mais en étant psychologiquement préparé à plonger dans un univers où l’auteur fait ressortir ce qu’il y a de pire chez l’Homme.

Chronique syrienne #13 – La belle Hama

À peine une semaine après le retour de mon petit voyage sur la côte syrienne (ici et ), je reprends la route pour un nouveau périple et ma première destination est Hama.

Pour le départ, on m’avait dit que je pouvais prendre le bus à la gare routière de Qaboon (là où j’étais arrivée au retour de Lattaquié, au milieu des ruines). Je rejoins donc mon collègue Grégory avec qui je vais passer ce long week-end, place des Omeyyades vers 8h30 puis nous prenons le taxi qui nous y emmène. Une fois arrivée, je me dirige vers le guichet de la compagnie de bus qui est censée partir à Hama. Il y a bien un bus mais à 12h30 et il est 9h… Je fais le tour des autres guichets, pas de bus. Un homme me confirme que la seule compagnie qui part aujourd’hui pour Hama est celle où j’ai demandé en premier. Je me dirige donc vers le soldat qui est à l’entrée de la gare routière pour voir s’il a des infos sur un minibus ou un van qui partirait d’ici pour Hama. Il me dit qu’ici il n’y en a pas mais que je peux tenter d’aller à « Karaj el Abaseen » et qu’il y en a certainement là-bas. Comme nous avons le temps d’aller voir et au pire de faire l’aller-retour, on décide de tenter le coup. Nous prenons un taxi qui nous y emmène rapidement, c’est en réalité à deux pas. Là-bas, je demande à une sorte de guichet qui me dirige vers un minibus, mais celui-ci est plein. Le chauffeur me dirige alors vers un autre chauffeur, d’un van cette fois-ci. Il part bien à Hama, il faut maintenant attendre que le van se remplisse. Nous attendons 10 minutes puis le chauffeur du van revient vers nous pour nous envoyer vers un minibus qui vient d’arriver et où il reste quelques places pour Hama. Nous voici donc (enfin) installés et quelques minutes plus tard le minibus part, il est 10h30.

C’est un vieux minibus, tout coloré, sans clim avec des fauteuils peu confortables mais le voyage se passe bien.

Il nous faudra 3 heures pour rejoindre Hama. Le minibus nous descend près du centre-ville, j’ai repéré l’hôtel sur Maps, nous sommes à 20 minutes de marche. Arrivés à l’hôtel, nous sommes agréablement surpris. L’hôtel avait l’air très sympa sur les photos Google mais on ne sait jamais ce que l’on va réellement trouver. Nous sommes accueillis par le gérant, très heureux de voir des étrangers débarquer dans son hôtel. Il nous raconte les heures de gloire de l’hôtel, cette autre époque où la Syrie regorgeait d’étrangers venus découvrir ses merveilles. C’est une phrase que j’entends tout le temps, évidemment, « avant la guerre » ou « avant les évènements », « avant la crise ». Les yeux des personnes qui prononcent cette phrase se voilent un peu et ils se plongent alors dans leurs souvenirs. C’était le temps où la Syrie connaissait un véritable essor touristique et économique, où les étrangers venaient visiter le pays ou étudier l’arabe à Damas. Aujourd’hui les étrangers sont partis, une partie du pays est en ruine, l’économie s’effondre chaque jour un peu plus avec les sanctions et tout est compliqué.

Le patio de l’hôtel où nous avons pris le petit-déjeuner le lendemain.
Ma chambre.

Nous prenons possession de nos chambres, le temps de poser nos affaires, de se rafraichir un peu, puis nous repartons en direction de la veille ville. J’ai hâte. J’attendais ce voyage quasiment depuis mon arrivée à Damas en septembre dernier. Je ne sais pas pourquoi mais j’avais une irrésistible envie de me rendre à Hama. Nous marchons une dizaine de minutes puis arrivons enfin à la vieille ville et apercevons enfin les premières norias : ces énormes roues qui tournent et qui servaient autrefois à approvisionner toute la ville en eau. C’est le week-end de l’Eid, tout le monde semble s’être donné rendez-vous sur l’esplanade ou dans les rues. La vieille ville est bondée. Les familles se promènent, mangent une glace, prennent des photos, des jeunes se baignent dans l’Oronte, faisant des sauts depuis la balustrade, d’autres pêchent tranquillement.

Nous sommes émerveillés par ce spectacle. Les gens, l’activité, le jardin, les norias… et leur bruit ! Je ne m’attendais pas à ça ! Ça fait un boucan dingue. Aussi hypnotisant que leur mouvement infini.

Alors oui, c’est beau mais moi, j’ai faim. Il est près de 15h et je n’ai rien mangé depuis le petit-déjeuner à 7h30. Je repère un petit restaurant non loin de là qui a l’air pas mal. Effectivement il est très beau, bondé lui aussi par les familles qui se réunissent pour célébrer l’Eid. Le lieu est très beau, la nourriture délicieuse et nous passons un très bon moment. Nous sommes accueillis comme des rois et on nous offre les cafés et le dessert. Enfin rassasiés, nous sommes prêts à repartir à la découverte de la ville. Nous découvrons les petites rues, les pierres de couleur claire, les beaux bâtiments et les petits jardins aménagés qui longent l’Oronte.

Puis nous nous dirigeons vers « la citadelle ». Enfin, c’est ce que je croyais. La citadelle est censée se trouver en haut d’une colline près de la vieille ville, nous nous y dirigeons donc et montons en son sommet. Une fois arrivés, le lieu n’est pas très grand et je cherche des yeux la fameuse citadelle, en vain. Jusqu’à ce que Grégory s’écrie « Ah voilà le fameux cratère ! ».  La citadelle est en fait un petit amas de pierre au fond d’un cratère. Une citadelle avait été retrouvée et des fouilles entreprises avant d’être abandonnées ce qui explique l’état du site. Je suis tellement déçue et désintéressée que je n’en ai même pas pris une photo. Je préfère faire le tour de cette colline et observer la ville d’en haut.

Nous descendons ensuite de cette petite colline et nous promenons dans la vieille ville jusqu’à un restaurant donnant sur d’autres norias. Nous profitons de notre boisson citron/menthe et admirons la vue. Le temps est parfait, c’est la golden hour et la ville resplendit sous ce rayon doré.

Nous reprenons la promenade, dans l’autre sens pour nous rediriger vers l’esplanade du départ. Il y a encore plus de gens que tout à l’heure dans les rues. Il fait meilleur, les gens sortent pour profiter début de soirée. Tout le monde nous regarde et la curiosité l’emporte chez un groupe d’adolescents fascinés par l’appareil photo de Grégory. Ils lui tapent gentiment sur l’épaule et désigne l’appareil photo, ils veulent regarder. Puis ils posent des questions à Grégory « Tu es russe ? ». Cette question, c’est LA question que les quelques étrangers présents en Syrie entendent constamment. Cela est dû évidemment à la présence russe dans le pays. C’est drôle parce qu’en réalité, on ne les voit pas. Il y a à priori une grosse communauté russe en Syrie, on me l’a confirmé de source sûre, mais je n’en ai jamais croisé aucun. Ça fait un drôle d’effet, une présence mystérieuse, fantomatique.

Une fois que Grégory a épuisé ce qu’il connait en arabe, il me passe le relais. Je continue la discussion avec le groupe d’adolescents. Ils veulent savoir d’où nous venons, ce qu’on fait ici, si on est mariés, ce que je pense du pays, si j’aime, comment ça se fait que je parle arabe, question à laquelle je réponds que j’ai habité 3 ans en Égypte et que j’y ai appris l’arabe là-bas, et à laquelle il me pose ainsi l’éternelle question suite à ma réponse : « Alors c’est quoi le mieux ? L’Égypte ou la Syrie ? ». Ce à quoi je réponds toujours que « c’est simplement différent » ce qui ne satisfait généralement pas mes interlocuteurs et qui me vaut d’autres questions.

Les garçons sont adorables, simplement curieux et heureux de voir d’autres personnes. Après quelques photos, on se dit au revoir. Puis nous continuons notre promenade et de nombreuses personnes viendront nous aborder pour nous demander « Vous êtes russes ? ». Après une bonne promenade, un gros bain de foule et des dizaines de photos (surtout pour Grégory, les gens osent moins m’aborder, certainement parce que je suis une femme et que nous voyant ensemble ils doivent penser que nous sommes mariés et il ne serait alors pas très respectueux de venir m’aborder), nous finissons par prendre le chemin pour retourner à l’hôtel et je m’endors tôt épuisée.

Le lendemain matin, Grégory et moi nous retrouvons dans le hall de l’hôtel. Nous avons décidé de prendre le petit-déjeuner ici puis d’aller nous promener dans la vieille ville et d’essayer de visiter la mosquée Nour al-din et le palais Azem. L’endroit où nous prenons le petit-déjeuner dans l’hôtel est très beau mais nous attendrons plus d’une heure pour pouvoir déguster notre pain avec du beurre et de la confiture, et nos œufs brouillés. Pourtant ils sont cinq ce matin-là et semblent s’affairer… dans le vide. Une fois le petit-déjeuner dégusté, nous partons en direction du palais Azem. Il était fermé la veille et en Syrie actuellement on ne sait jamais si les lieux seront ouverts, beaucoup étant fermés en raison : de la guerre, de rénovations, ou bien du covid.

Par chance, le palais Azem est ouvert et notre visite ne nous décevra pas.

Nous visitons ensuite la petite mosquée Nour Al-Din. Il faut attendre l’heure de la prière pour pénétrer dans son enceinte, elle reste fermée le reste du temps.

Après une nouvelle balade, nous voulons à nouveau profiter de la vue du restaurant dans lequel nous avions bu une limonade la veille. Cette fois-ci nous sommes à l’intérieur mais la vue en vaut également complètement la peine. Hama est décidément un coup de cœur.

Nous faisons ensuite nos adieux aux norias et à la vieille ville avant de nous diriger vers l’hôtel où nous avons laissé nos sacs. Nous y croisons le gérant qui nous indique comment nous rendre à la gare routière pour prendre le bus en direction de notre prochaine destination : Homs.

Chronique syrienne #12 – Lattaquié

Après mon séjour à Tartous, je me dirige maintenant vers Lattaquié, toujours en compagnie de mon ami Maher. Nous quittons Tartous très tôt ce matin-là. Au départ, le plan est de prendre le train de 6h30 pour rejoindre Lattaquié en longeant la côte. Il y a seulement un train par jour et il paraît que la vue est imprenable sur la côte. Mais la gare est fermée, probablement à cause du Ramadan et des fêtes de Pâques. Nous nous dirigeons donc vers la gare routière. Le bus de 7h ne partira finalement qu’à 8h, il n’y a pas assez de passagers pour le premier et avec la crise du carburant qui touche le pays depuis des mois, on ne gaspille pas. Nous partons enfin et faisons le trajet jusqu’à Lattaquié entre mer et montagnes.

Au checkpoint à l’entrée de la ville, on me demande de descendre pour répondre à quelques questions. C’est normal, un contrôle de routine. Il y a très peu d’étranger actuellement en Syrie et encore mois d’étrangers qui peuvent voyager. Par exemple, toutes les personnes qui travaillent en ONG (et ils représentent 98% des étrangers en Syrie) doivent avoir une autorisation du ministre des Affaires étrangères pour voyager. Dans mon cas, je n’ai besoin d’aucune autorisation et je peux me promener à peu près partout. Du coup, j’en profite ! Mais cela explique bien évidemment l’étonnement des soldats et leur curiosité. On me demande donc mon nom, celui de ma mère et de mon père, ma nationalité, les raisons de ma venue à Lattaquié et dans quel hôtel je vais rester. Nous indiquons deux noms car je n’ai pas pu faire de réservation par téléphone. Les renseignements donnés, nous pouvons entrer dans la ville.

En arrivant au premier hôtel, qui disposait pourtant de chambres disponibles lorsque j’ai appelé la veille, celui-ci est tout à coup complet et en travaux. L’homme semble irrité par ma venue et pressé de me voir partir. J’ai beau lui expliquer que j’ai appelé la veille, que j’ai une carte de résidence, rien n’y fait, pas de chambre. Je comprendrai la raison le soir-même. Je me dirige donc vers le deuxième hôtel. Cette fois-ci, on me laisse prendre une chambre. L’hôtel n’est pas dans le meilleur des états, la douche n’a de l’eau chaude que quelques heures par jour (je vous avais dit que c’était un indicateur !) et la chambre donnant sur la rue est assez bruyante, mais je n’y serai que pour dormir, ça ira très bien.

Après avoir déposé nos affaires, nous prenons un taxi pour rejoindre un restaurant avec une vue imprenable sur la côte et la mer afin d’y prendre notre petit-déjeuner.

Après le petit-déjeuner, j’ai rendez-vous avec Ghaith et son ami Yazan qui vont nous emmener sur le site archéologique d’Ugarit. Je suis en contact avec Ghaith sur Instagram depuis plusieurs mois, il me partage souvent des photos des excursions et randonnées auxquelles il participe dans la région de Lattaquié. D’ailleurs, le lendemain nous avons tous prévu de participer à une randonnée dans les montagnes à Slunfeh. Mais pour l’heure, les garçons nous récupèrent en voiture devant le restaurant et nous partons tous ensemble pour Ugarit qui se situe à 15 minutes en voiture seulement du centre-ville.

Le site est complètement à l’abandon. C’est plus une visite d’une jungle que la visite d’un site archéologique.

Pour le moment, ce n’est pas la priorité du pays de prendre soin des sites archéologiques. Le pays fait face à une énorme crise économique et doit penser à la reconstruction du pays. Le petit site d’Ugarit n’est donc pas sur la liste des priorités.

Les garçons nous emmènent ensuite faire un petit tour sur la côte, admirer la vue puis visiter le (minuscule) centre-ville historique. Nous en profitons pour acheter des sucreries en cadeau à une amie de Maher à qui nous allons rendre visite. Après cela, nous rentrons nous reposer un peu à l’hôtel, le réveil à 5h ce matin commence à se faire sentir.

Après une bonne sieste, nous nous rejoignons dans le hall de l’hôtel avec Maher et nous retrouvons des amis à lui qui vivent à Lattaquié : Ghadeer et Salim. Au programme, nous allons nous promener en ville et en particulier dans la rue américaine où l’on peut trouver cette superbe maison qui est maintenant un magasin d’antiquités et de décoration.

Nous allons manger un bon burger puis je retrouve mon amie Shahd. Nous allons boire un café dans le café « Friends » qui reprend le décor de la célèbre série télé. L’ambiance y est un peu glauque. Je ne saurais expliquer pourquoi, la luminosité désagréable, un truc dans l’air, je ne sais pas. Shahd n’est pas très bien. On décide d’aller se promener sur la Corniche. Elle m’emmène vers un point célèbre de la Corniche, il fait nuit noire, nous sommes à peine éclairées par les basses lumières de la rue, les vagues frappent fort et nous nous perdons dans cette éternité. Shahd se confie. La nuit dernière, Israël a lourdement bombardé la campagne de Lattaquié. Ce n’est malheureusement pas inhabituel, Israël bombarde régulièrement Damas, principalement la région de l’aéroport, des bases et des entrepôts militaires ainsi que certains quartiers stratégiques. L’attaque d’Israël  l’a mise dans un état de nervosité intense. Elle n’en peut plus de ce climat, 10 ans de guerre, les attaques constantes des « voisins » comme on les appelle ici, la situation économique actuelle, le peu de perspectives. Elle veut partir, mais elle ne sait pas où pour le moment.

Nous passons un moment à discuter puis je rentrerai à l’hôtel après m’être battue avec Shahd pour payer le taxi. Peine perdue.

Le lendemain, le réveil sonne aussi de bonne heure. Nous avons rendez-vous avec Ghaith, Yazan et un (grand) groupe de personnes pour partir faire une randonnée à Slunfeh, dans les montagnes. Je ne suis pas très fan des excursions en grand nombre, surtout une randonnée car il faut suivre le rythme des uns et des autres, mais c’est aussi un bon moyen de rencontrer des gens mais aussi de pouvoir faire des activités qu’on ne ferait pas tout seul autrement.

Nous partons dons à 4 vans en direction de Slunfeh. La route est magnifique. Nous passons près du château de Salah el Din que je n’aurai pas l’occasion de visiter cette fois-ci.

Nous arrivons à destination pour le début de la randonnée. L’un des vans a été stoppé à un checkpoint et nous devons donc l’attendre pendant plus d’une heure. L’occasion de discuter avec les autres et de faire des rencontres, notamment avec Abir, une Syrienne qui a vécu longtemps en France et qui parle donc très bien français. Le feeling passe tout de suite et nous discutons un long moment. Une fois le dernier van arrivé, nous commençons la randonnée pour nous arrêter seulement une demi-heure plus tard : c’est déjà l’heure de la pause déjeuner… Ah ! Au Moyen-Orient, on ne plaisante pas avec les pauses. On sort les immenses théières que l’on placera sur un feu, les sandwichs, les incontournables chips et bien sûr… les chichas et la musique !! Si vous étiez venus pour un moment de tranquillité dans les montagnes, oubliez !

Après plus d’une heure de pause, nous repartons et nous découvrons ce lieu magnifique. Nous ferons au final 9 kilomètres dans ces montagnes sublimes. Au bout d’un moment je dépasse le groupe pour pouvoir me retrouver un peu seule, j’ai du mal à être avec trop de monde pendant un long moment, surtout dans la nature. Je profite de ces moments de tranquillité loin de tout.

Après la randonnée, nous rentrons à Lattaquié. Je dis au revoir à Maher qui rentre à Damas et je me fais un petit diner au resto solo après cette grosse journée. C’est la bonne fatigue de la randonnée, je mange ma salade et mon humus, lis quelques pages de mon livre puis je m’endors quasi instantanément.

Le lendemain, j’ai décidé d’aller faire un petit tour dans le centre-ville de Lattaquié. Il y a quelques églises que j’ai envie de voir. Il n’y a pas grand monde dans les rues, il faut chaud mais il y a un petit vent frais. Je déambule et découvre de belles petites rues puis visite la magnifique église latine.

Ensuite je continue mon tour de la ville avant de rejoindre Shahd pour un dernier café ensemble. Elle m’accompagne à la gare routière puis c’est le départ pour Damas.

Dans le bus, je sens bien que la personne à ma gauche de l’autre côté de l’allée a envie de me parler mais je ne le sens pas trop. C’est une jeune femme très bruyante assez blingbling et constamment au téléphone. Elle finit par m’adresser la parole pour me demander ce que je fais là, si je suis touriste ou non, d’où je viens. Quand je lui dis que je vis ici, elle me demande alors d’un ton dédaigneux « Mais comment ça se fait que tu ne parles pas arabe ? », ce à quoi je lui réponds en arabe que si, je parle arabe.

Sans que je lui demande, elle commence ensuite à me raconter sa vie. Qu’elle est syrienne mais qu’elle vit aux États-Unis depuis longtemps car elle s’est mariée avec un Américain. Elle me demande mon métier et si je gagne bien ma vie. Je lui réponds donc que je suis enseignante et que non, mon salaire est modeste. Elle me répond donc d’un air trèèèèèèès américain et encore une fois sans que je lui demande quoi que ce soit « Well, I’m a lawyer… So… » (avec un vocal fry digne de sa région d’adoption la Californie). Je tente désespérément de me sortir de cette conversation qui m’ennuie terriblement. Seuls mes écouteurs me sauveront de ce vide abyssal.

J’adore les trajets. En voiture, en bus ou en train, je ne m’en lasse pas. J’adore regarder les paysages défilés, mes musiques préférées dans les oreilles et laisser vagabonder mon esprit. C’est comme un long moment de méditation, je fais le point, je réfléchis, je contemple. C’est souvent un moment où j’avance dans mes réflexions, mon bloc-notes sur mon portable va ainsi se remplir de tout un tas de notes et de pensées. Une fois n’est pas coutume donc, pendant mon trajet retour vers Damas, je laisse mes pensées divaguer.

Et puis il y a ce sentiment de sérénité qui m’accompagne. Après quelques jours de bonheur à voyager et découvrir de nouvelles villes, de nouveaux paysages et de nouvelles personnes, je rentre à Damas, chez moi.

C’est la première fois que je rentre en bus à Damas. La gare routière est située en périphérie de la ville, à Douma, et cette partie de la ville a été complètement détruite pendant la guerre. La gare routière se trouve pourtant là, en plein milieu des ruines. Même si l’on sait que cette réalité existe bien évidemment dans différents endroits en Syrie, c’est toujours un choc intense de s’y retrouver confronté.

Mon américaine reloue finit par me donner son numéro (avec le nom de son mari américain you know) parce qu’on doit ABSOLUMENT aller danser ensemble. Heureusement elle ne m’a jamais appelée.

Pour pouvoir rejoindre le centre-ville, il faut prendre un taxi. Nous arrivons pile au moment de l’appel à la prière marquant la rupture du jeûne. Les chauffeurs de taxi sont donc en train de manger dans leur voiture. Je rencontre quelques personnes qui partent dans la même direction que moi et nous décidons de partager un taxi. Sur le trajet jusqu’à la maison, la différence avec la côte est saisissante : alors que dans les villes de Tartous et Lattaquié les rues étaient bondées à n’importe quelle heure de la journée sans exception, à Damas pendant le crépuscule, pas un chat dans les rues. Toutes les voitures sont arrêtées et tout le monde semble chez soi pour l’iftar.

Mon retour à Damas n’est que temporaire, la semaine prochaine je pars pour mon coup de cœur de ces derniers mois : Hama ! <3