Les belles personnes #3 – Sara, du Caire à la Mecque… à vélo !

En ce 8 mars 2021, journée internationale de lutte pour le droit des femmes, j’ai eu envie de vous partager le portrait d’une femme qui m’inspire.

Fin 2019, juste avant la pandémie, Sara, 32 ans, tunisienne, vivant au Caire, entreprend un voyage d’environ deux mois seule et à vélo. Elle part du Caire le 1er novembre 2019 et traverse l’Égypte, le Soudan puis prend le ferry pour l’Arabie Saoudite avant de pédaler ses derniers kilomètres pour arriver à son but final : La Mecque, le 24 décembre.

J’ai découvert Sara grâce à Instagram, et confortablement installée dans mon appartement cairote, je prenais un réel plaisir à la suivre au fur et à mesure de son avancée à travers ce voyage pas comme les autres.

Je l’ai contactée et ai découvert une personne simple, sensible et humble. J’ai eu envie de vous partager le voyage mais aussi la belle personnalité de cette voyageuse.

Nous avons fait cette petite interview à distance, j’ai envoyé mes questions puis Sarah m’a répondu par vocaux, ce qui explique parfois un petit manque de fluidité.

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Sara, j’avais 32 ans au moment du voyage, j’en ai 33 aujourd’hui. Je suis éducatrice Montessori et traductrice. En Égypte j’occupais les deux fonctions et depuis la crise Corona et depuis le voyage je ne fais que la traduction pour le moment avant de pouvoir reprendre, Inshallah, mon activité principale.

D’où t’es venue l’idée de ce voyage ?

L’idée du voyage existe depuis très longtemps, c’est un rêve, celui de pouvoir partir à pied avec un âne qui m’accompagne. Du fait de la législation de l’époque, j’attendais de me marier pour pouvoir le faire puisque l’Arabie Saoudite n’autorisait pas de voyager sans tuteur. Le tuteur est quelqu’un de ta famille, ton père, ton frère ou ton mari. Donc c‘était la condition pour un éventuel mariage mais je ne me suis pas mariée et entre temps je me suis mise aussi à faire du vélo dans mon quotidien et à chaque fois je m’imaginais « Tiens, et si j’allais plus loin que juste Le Caire ? ». Et quand il y a eu un premier appel d’offre d’une marque du Sud de la France qui a fait un appel à projet, je savais que je n’allais pas être prise car je ne correspondais à aucun critère, mais ça m’a obligée à formaliser mon projet et du coup à lui donner une idée plus concrète que ce qu’il était puisqu’avant c’était juste un rêve. Et le fait de formaliser tout ça, ça m’a motivée, ça m’a permis de voir les différentes routes que je pouvais prendre, d’étudier la question du visa pour l’Arabie Saoudite, et à ce moment-là, il y avait cette faille en fait dans le système où tu pouvais avoir un visa en tant que femme seule si tu partais pour la formule E par exemple (*c’est un visa pour les évènements sportifs et culturels). Je me suis dit je vais-je transformer en femme de formule E comme ça je vais pouvoir y aller. Ensuite il y a eu l’appel d’offre de Riverside Décathlon auquel j’ai participé et j’ai été accepté donc on m’a donné un vélo pour le temps de mon voyage. A partir de là, il n’était plus question de retourner en arrière et je suis donc passée de la formalisation à la concrétisation, à choisir un tracé particulier, à déposer des dossiers pour le visa. J’ai vraiment galéré pour l’Arabie Saoudite mais j’ai eu de la chance, un mois avant mon départ l’Arabie Saoudite a ouvert le visa touristique donc ça m’a sauvée et je n’ai pas eu de difficultés en amont. J’ai eu des difficultés avant ça mais à partir de là ça s’est fait très vite et sur internet sans même avoir à se déplacer.

.

Etais-tu déjà une grande cycliste avant ce projet ? Avais-tu déjà fait des voyages à vélo ?

Je n’étais pas une grande cycliste du tout avant ce projet donc ce qu’il s’est passé c’est que j’avais un ami en Égypte qui est parti étudier en Allemagne et qui m’a laissé son vélo et j’ai fait de ce vélo à partir de ce moment-là un compagnon du quotidien. Ce n’était pas évident au départ du fait de la circulation au Caire, et je pense que j’étais également très attachée au regard des gens et je pense que justement le vélo m’a permis de m’en détacher. Et à partir du moment où j’ai réussi à m’imposer dans les rues du Caire face aux motos, aux voitures, aux bus, aux microbus, et une fois que j’ai accepté de me prendre toute la fumée d’un car devant moi, ça a ajouté beaucoup d’adrénaline dans ma vie et ça m’a aussi fait regarder Le Caire d’un autre œil. Je me souviens que quand j’étais dans le bus et que j’en pouvais plus des embouteillages, des fois on était bloqués pendant une heure ou deux, j’étais trop fière à vélo de pouvoir éviter tout ça. Le vélo ça m’a vraiment fait aimer encore plus Le Caire je pense.

Comment t’es-tu préparée pour ce voyage ?

Pour la préparation du voyage, c’était vraiment au niveau administratif dans un premier temps pour voir la faisabilité de mon projet, même si en ayant les visas je n’étais pas sûre de la faisabilité de mon projet, mais je partais avec l’idée en tête qu’à tout moment je pouvais m’arrêter, du fait de la situation du pays ou du fait que je suis une femme seule à vélo, ou du fait de mon corps aussi parce que je n’avais aucune idée de ce dont mon corps était capable, des distances que mon corps pouvait parcourir à vélo. Donc dans un premier temps c’était une préparation administrative, après pour la préparation de l’itinéraire, c’était plus encore une fois en terme de faisabilité, essayer d’imaginer le terrain, et de savoir de combien d’eau j’ai besoin de telle place à telle place, autant en Egypte c’était simple parce que tu as beaucoup de villes, donc tu trouves toujours où te réapprovisionner en eau, mais au Soudan c’était plus compliqué, mais aussi pour la partie désertique en Egypte entre Assouan et Abu Simbel, je me suis renseignée auprès de gens qui ont fait le voyage vers l’Afrique du Sud et qui avec qui ont partagé (les informations sur) une portion de route mais après moi je suis remontée au niveau du Soudan donc j’avais pas beaucoup d’informations. Mais en tout cas jusqu’à Khartoum (*capitale du Soudan), j’ai pu avoir des informations donc je me suis renseignée auprès de voyageurs qui l’avaient fait avant moi. Ensuite il y a aussi eu une préparation au niveau de la famille, de petit à petit annoncer la couleur de ce voyage tout en prenant mes précautions pour pas les brusquer. Au niveau du matériel aussi, j’ai eu le vélo mais il a fallu l’équiper donc j’ai vu au niveau de ce que j’avais déjà parce que je faisais de la randonnée, et j’ai aussi vu avec mon frère parce qu’il avait déjà fait un petit voyage de trois jours donc il avait les sacoches, et j’ai aussi acheté des choses. Après pour la préparation sportive, j’ai arrêté de faire de la boxe car j’avais peur de me blesser et j’ai fait ce que je n’ai jamais fait, c’est-à-dire qu’un mois avant le voyage, je me suis inscrite dans une salle de sport pour travailler mes membres inférieurs. C’était la première fois que je m’inscrivais dans une salle de sport et l’idée était vraiment de muscler mes jambes parce que je me suis dit que ce que j’allais leur demander allait être prenant. Mais au final ça n’a rien à voir, si tu fais deux heures de sport, de muscu en salle, ça n’a rien à voir avec l’effort que tu fournis en pédalant tous les jours toute la journée.

 

Quelles étaient tes appréhensions avant de partir ?

Je pense que je n’avais pas d’appréhensions mais qu’à un moment je me suis laissée absorber par la crainte des autres, de gens qui m’aiment ou qui ne m’aiment pas mais la crainte de membres de ma famille, d’amis, la crainte du bawab (*sorte de gardien d’immeuble en Égypte), quand je lui ai dit que je partais, il était dans tous ses états, je lui ai seulement dit que je partais à vélo jusqu’à Assouan et pas jusqu’à la Mecque, mais il était dans tous ses états en me disant que les gens sont mauvais, qu’il allait m’arriver plein de mauvaises choses, etc. Et je pense que du coup j’ai porté toutes ces appréhensions, surtout au moment du départ. Je pense que ça a été le moment le plus dur psychologiquement lorsque j’ai dû sortir de chez moi et laisser les clés, laisser l’appartement dans lequel j’ai vécu toutes ces années et laisser le connu et le confort pour aller vers l’inconnu. A partir de là, à partir du moment où je prends la route par contre il n’y a plus d’appréhensions. Mais à chaque fois que je rencontrais quelqu’un, ils me disaient « Non mais tant que tu es là ça va, mais après tu vas voir » et ils mettaient tous leurs à priori qu’ils pouvaient avoir sur les peuples qui arrivent après eux. Mais une fois que je suis sur la route et que le mouvement s’installe, tout disparait.

La plus grande appréhension, je pense que ça a été de me dire que je n’allais pas pouvoir entrer en Arabie Saoudite à vélo puis à la Mecque à vélo. Mais en vrai, plus j’avançais, plus je me disais que c’était possible et que même si c’était pas possible, tout ce qui avait été parcouru me suffisait, en terme de tout ce que j’ai pu apprendre, en terme spirituel aussi ce voyage m’a beaucoup apporté.

Qu’est-ce qui t’a surprise pendant le voyage ?

Ce qui m’a surprise pendant le voyage, c’est que justement je n’ai pas retrouvé les préjugés que je pouvais entendre avant de partir. C’était « Les gens ne vont pas accepter qu’une femme seule voyage », c’est vrai que je connais l’Égypte et que je savais que les gens allaient accepter, mais je ne savais pas du tout ce que ça allait donner avec le vélo. « Sara la culture du vélo les gens ne vont pas comprendre. Là ça va t’es au Caire mais à partir du moment où tu vas arriver dans le Saïd, les gens ne vont pas comprendre ». Bref, des idées de ce type. Du coup j’ai été surprise du fait que, même si tout le monde ne comprenait pas ce que je faisais, en passant du temps avec eux ils se rendaient compte que j’étais une personne normale, c’est juste que j’étais à vélo (rires). Mais moi ce qui m’a surprise, c’est pas ça, c’est de rencontrer plein de cyclistes tout au long du voyage dans les trois pays donc l’Égypte, le Soudan et l’Arabie Saoudite, et des filles cyclistes dans ces trois pays. Et ce qui m’a surprise c’est que j’ai eu aucune difficulté à faire du vélo seule en Arabie Saoudite. La seule difficulté que j’ai eue, ça a été pour faire rentrer le vélo (en Arabie Saoudite) car j’étais le premier cas de figure de personne qui entrait en Arabie Saoudite par le Soudan avec un visa touristique et en plus avec un vélo. Donc c’était plus un souci administratif. Et après ça en Arabie Saoudite, j’ai été confrontée dès le départ à rouler de nuit, j’appréhendais mais ça s’est très bien passé. Après il y a eu le voyage vers la Mecque, j’appréhendais beaucoup et j’attendais à tout moment de me faire arrêter, et je me suis fait arrêter mais une fois que j’ai dit d’où je venais, j’ai été accueillie avec les plus beaux mots qu’une personne puisse espérer et pour moi c’était vraiment de l’ordre de l’inattendu en fait.

.

.

Qu’as-tu ressenti quand tu es arrivée à la Mecque ?

En arrivant à la Mecque… Quand je disais que c’est de l’ordre de l’inattendu… Alors vingt kilomètres avant d’arriver à la Mecque, tu as le checkpoint qui permet de laisser rentrer les musulmans et d’inviter les non-musulmans à prendre une autre route (*l’accès à la Mecque est interdit aux non-musulmans), moi j’étais persuadées que j’allais être arrêtée et que le voyage allait se terminer là. Je me demandais juste comment ça allait se passer une fois qu’ils allaient me demander de descendre de vélo. Par contre, ce qu’il s’est passé c’est que le policier m’arrête et il me dit « Wesh » et je lui ai dit « Wesh », il m’a dit « Wesh », je lui ai dit « Wesh », bref on a fait le ping-pong de wesh jusqu’à ce qu’il me demande où je vais donc je lui dis « A la Mecque », il me dit « Comme ça ? » en montrant mon vélo, je lui dis « Oui comme ça » du coup il me demande d’où je viens, et là pour la première fois je lui dis où je vais vraiment parce que jusqu’à présent je disais la ville d’où je venais juste avant et la ville où j’allais juste après mais je ne disais pas forcément ma destination finale ni d’où je venais. Donc je lui dit « Le Caire » et là il dit à son collègue « Tu peux pas l’arrêter », donc son collègue rentre à l’intérieur et là je me dis que c’est foutu, qu’il va appeler les flics, le grand patron et c’est fini. Sauf qu’il sort avec des bouteilles d’eau et qu’il me dit « Tu as illuminé la ville de la Mecque » et ce qu’il s’est passé c’est qu’après sur les vingt kilomètres qu’il restait, je me suis fait arrêter de nouveau et à chaque fois que je me faisais arrêter, j’avais trop peur que ce soit la fin, donc à chaque fois on me demandait de m’arrêter, il y avait des voitures qui arrivaient et je me disais « Ca y est, le grand boss est au courant et ils viennent pour m’arrêter ». Moi je voulais seulement gagner des kilomètres, je me disais « Allez tu es à 12 kilomètres de la Mecque, 10 kilomètres de la Mecque… » et à chaque fois ils bloquaient le passage pour que je m’arrête mais au contraire, c’était pour me donner de l’eau, des sandwichs. Et je suis arrivée à la Mecque avec plein d’eau et à la fin quand je suis arrivée dans la ville de la Mecque, vu que c’était le vendredi, la ville était vide et il n’y avait que la police qui tournait. Et à un moment, la police s’arrête et ils me disent « T’as l’air perdue. » et je leur dis « Oui en fait je ne sais pas comment rejoindre l’hôtel. » dont ils me disent « On ne peut pas t’aider, est-ce que tu sais s’il y a un endroit à côté ? », j’ai dit « je ne pourrais y aller que depuis l’esplanade en fait, la grande esplanade qui donne accès à la Ka’ba. » Et il me dit « ben vas-y » donc je lui demande si je peux y aller comme ça et il me dit que oui. Et moi je ne m’imaginais même pas en fait, pour moi j’allais aller à la Mecque, j’allais arriver à l’hôtel et après j’allais continuer à pied. Je ne m’imaginais pas arriver sur l’esplanade avec mon vélo, c’était juste inimaginable. Du coup il m’a dit « Oui tu peux y aller comme ça, c’est ta ville, cette ville est la tienne. » Donc je continue à faire du vélo et là il y a la sortie de la prière, donc t’as tous les pèlerins et les gens qui faisaient la prière qui sortent. Donc petit à petit je me rends compte que je ne peux plus pédaler donc je descends de mon vélo et je pousse le vélo et je sens que je me rapproche en fait, je me mets à voir toutes les images que j’avais vues de la Mecque avec tous ces pèlerins et j’étais dans cette foule mais avec mon vélo qui m’avait accompagné pendant ces deux mois et du coup j’avais du mal à y croire. Et plus j’approchais du centre, plus mon cœur se centrait. Et quand je suis arrivée à l’esplanade, sûrement que j’étais émue, mais j’étais pas émue d’être arrivée, je pensais à tous ces gens qui ont fait que ce voyage était possible et je me rendais compte qu’en fait je n’ai rien fait, en vrai j’ai rien fait, c’est Dieu qui m’a accompagnée jusqu’à cet endroit parce que mes membres n’auraient jamais pu le faire et c’est toutes ces personnes rencontrées qui ont fait que mon cœur a tenu et que mon cœur s’est rempli et qu’il a grandi pour arriver en fait. Donc ce que j’ai ressenti c’était beaucoup de gratitude envers Allah et énormément de gratitude envers toutes ces personnes qui ont été mises sur mon chemin et que j’avais l’impression d’avoir avec moi dans mon cœur sur l’esplanade à ce moment-là et du coup je me sentais plusieurs, je ne me sentais pas seule et c’était ça souvent aussi pendant le voyage. Mais à ce moment-là c’est un moment que j’ai vécu seule mais j’avais l’impression d’être accompagnée par tous ces gens qui m’ont demandé de faire des dou’as (*prières) une fois arrivée sur place.

A-t-il été difficile d’entrer à la Mecque en étant une femme seule ?

Je pense que ça a été difficile du fait de mes appréhensions mais dans les faits ça n’a pas été difficile, au contraire, ça a été vraiment facilité. Le seul détail que j’ai oublié de mentionner c’est que quand je lui dis que je viens du Caire et que je suis passée par le Soudan, il me dit « Mais ça fait combien de temps que tu es sur la route ? » donc là je lui dis que ça fait un peu moins de deux mois, et c’est là que son collègue lui dit « Cette femme tu ne peux pas l’arrêter. »

Un moment particulier (ou plusieurs !) qui t’a / t’ont marquée ? (J’imagine qu’il y en a beaucoup !)

Les moments qui m’ont marquée, alors il y a ce passage par le checkpoint, pas l’entrée dans la ville mais surtout le passage au checkpoint donc ce moment inattendu. Y a eu je pense le départ avec le bawab qui me bloque le passage et moi qui force le passage et je m’en suis voulue pendant tout le voyage, et lui qui m’appelle tous les jours jusqu’à ce que j’arrive à Assouan, non d’ailleurs à Assouan il ne m’a pas appelée, il m’a appelé tous les jours mais quand je suis arrivée à Assouan, c’est moi qui l’ai appelé pour lui dire « C’est bon tu peux dormir sur tes deux oreilles, je suis arrivée à Assouan » parce que lui croyait que je terminais mon voyage à Assouan. Mais oui je m’en suis beaucoup voulue d’avoir forcé le passage et c’est une image qui revenait souvent pendant le voyage. Après les moments qui m’ont marquée c’est par exemple, après Khartoum je suis remontée dans le Nord et je n’avais aucune information et aussi tu n’as pas de point d’eau comme depuis l’Egypte jusqu’à Khartoum et surtout il y a beaucoup de montées et moi je ne suis pas une grande sportive du coup le trajet que je pensais faire en 4 jours a pris deux semaines, à peu près ou je crois que c’est 10 jours, mais du coup j’ai manqué en eau. Et en fait, quand j’ai manqué en eau, un camion passe et m’envoie une bouteille d’eau. Quand j’ai manqué en nourriture, je me suis arrêtée dans un poste de police et en partant le monsieur va me donner une pastèque, un ambulancier va s’arrêter en plein milieu de (rires) de la montagne et me donner des dattes.

Ces moments m’ont marquée, après y a aussi des personnes qui m’ont marquée, y a notamment quand je suis tombée malade, et que j’étais vraiment au sol et que ça y est c’était la fin de ma vie, y a un homme qui vient accompagné de femmes mais j’arrive pas à voir qui c’est en fait je suis tellement évanouie, dans les vapes, et ils me proposent de partir avec eux dans leur village et du coup je dis « Non, non, non » car je ne voulais pas abuser de l’hospitalité des gens, je sais pas quel est leur niveau de vie, j’ai vraiment pas envie de leur manger le bout de banane qu’ils vont manger. Bref, sauf qu’ils sont revenus plusieurs fois et la dernière fois il m’a dit « Là c’est la troisième fois qu’on vient », parce que moi je disais « Je vais avancer, je vais avancer ! Je vais repartir, je vais repartir ! ». Il m’a dit « Tu vas aller nulle part, tu te lèves et tu nous suis. », sauf que j’étais incapable de les suivre, enfin j’ai commencé à rouler mais j’étais dans les vapes, c’était une catastrophe. L’homme en question a vu ça depuis son rétroviseur, il est descendu, il m’a dit « Tiens, toi tu conduis. » et du coup il a roulé à vélo devant moi et en fait, j’étais pliée de douleur, j’avais mal, j’étais dans les vapes, mais je me sentais l’obligation de (rires) d’être vivante dans la voiture en accompagnant, du coup j’étais avec les femmes, et je me rappelle je sais même pas ce que je racontais, je parlais juste pour parler, pour essayer d’exprimer ma gratitude et en même temps dans ma tête je voyais l’homme que je suivais, donc d’un côté je voyais rien parce que j’étais fatiguée et que j’étais pas bien et d’un côté je voyais tout (rires) et j’étais là « Wow subhanallah », parfois sur ton chemin tu as vraiment les personnes qu’il faut au bon moment. Y a ça, y a aussi cette femme, donc je voulais faire mes grandes ablutions et j’avais vraiment besoin de me doucher à ce moment-là, mon cycle menstruel a été complètement déréglé pendant le voyage et je me suis retrouvée à avoir mes règles deux fois par mois et vu que j’ai des règles douloureuses et que ça me prend énormément d’énergie, j’essayais de faire en sorte d’être dans une ville les deux premiers jours, sauf qu’avec cette surprise de deux fois mes règles par mois, ça me prenait au hasard et donc dans ce trajet de 10 jours qui s’est étendu je les ai eues de nouveau, c’était pas prévu et sauf que j’étais au milieu de nulle part et du coup je me rappelle je me suis dit qu’il me fallait absolument une cafeteria, je savais très bien que ça allait être des hommes qui allaient être dans la cafeteria et j’ai dit « Sara, tu prends ton courage à deux mains, tu leur expliques la situation et tu leur dis que tu veux juste un seau d’eau. » Et faut savoir que moi (rires) pendant longtemps c’était ma sœur qui m’achetait mes protections hygiéniques parce que je n’assumais pas. Du coup j’essayais de faire un travail sur moi-même parce que… j’espérais déjà voir une cafeteria parce que ça faisait 3 jours que j’avais pas vu de cafeteria, que j’avais rien vu du tout mais j’espérais et du coup je me disais « Voilà, tu vas te préparer à expliquer la situation à l’homme en question. ». Et là ça a duré un moment (rires) genre sur les coups de midi y a une cafeteria qui sort de nulle part. En fait y a une sorte de maison, et je m’approche, je rentre et là y a une femme donc je me dis très bien, ça doit être la femme qui fait le thé ou quoi et avant que le gérant arrive je vais aller lui dire en cachette. Sauf qu’en fait cette femme était la gérante et au milieu de nulle part, elle gérait toute une cafeteria seule et pour moi c’était une grande bénédiction de la rencontrer (rires). Donc je lui ai expliqué la situation, elle m’a chauffé de l’eau, elle m’a ramené un grand plateau où on sert la nourriture dans lequel je me suis douchée. Je crois que c’est la douche qui m’a le plus marquée dans ma vie et en fait je me rappelle je me douchais et je pleurais, je pleurais, je lavais mon corps et je lavais tout (rires), tout mon cœur, tout, tout, tout. Et cette femme, après je suis restée avec elle parce que je me suis attachée à elle et, je te passe les détails, mais en repartant, donc on s’était échangées nos numéros, et je l’appelais et elle ne répondait pas, enfin je tombais directement sur messagerie et du coup je me suis dit « Dans un premier temps réessaye. » et en fait, je me rappelle un soir je me suis endormie et je me suis dit « Sara, stop, arrête de l’appeler. Peut-être que cette femme a existé et on s’est peut-être trompées dans l’échange des numéros. Peut-être que cette femme n’a pas existé et que, je me suis même dit si ça se trouve c’était le fruit de mon imagination, mais bref, c’est bien que ce soit arrivé et c’est terminé en fait. Arrête de t’attacher à ça. » Et le lendemain il y a un homme qui crie mon nom, un camionneur, au début je l’ignore parce que c’était une montée et je me suis dit que c’était encore un de ces hommes que j’ai rencontrés dans une cafeteria et j’ai pas envie de parler, j’étais fatiguée, j’en pouvais plus, c’était la route des 10 jours, c’était horrible. Et finalement il s’arrête donc je m’arrête et il me dit « Oum Salima » donc c’est la femme en question chez qui je m’étais douchée, « elle t’envoie de l’eau et des dattes parce qu’elle sait qu’il n’y a rien sur la route et elle sait que (rires) tu vas avoir des difficultés dans la montagne ». Donc ça aussi c’étaient des moments qui m’ont marquée.

.

Un mot pour résumer l’Égypte ?

Alors un mot pour résumer l’Égypte… Ca va être très difficile (rires). L’Égypte c’est une grande histoire d’amour, l’Égypte c’est (rires) 12 ans de « je t’aime, moi non plus » mais qui se terminent avec un grand je t’aime (rires). Donc tu peux choisir le mot « je t’aime » mais… En fait l’Égypte m’a vue à plusieurs phases de ma vie. L’Égypte m’a vue grandir. Je suis arrivée en Égypte la première fois pleine de colère et au fil des années j’ai pu exprimer cette colère là-bas (rires), c’était un terrain propice. Mais l’Égypte m’a aussi vue m’apaiser, me calmer et trouver un équilibre. Et du coup, en un mot, l’Égypte c’est ma mère (rires), avec tout le respect que je dois à ma mère. C’est pour ça qu’en fait je ne peux pas résumer l’Égypte à ce voyage parce que c’est une longue relation (rires), ce n’est pas terminé. Mais du coup oui, l’Égypte m’a vue grandir et évoluer, elle m’a vue prendre des coups de poing, des claques, elle m’a donné beaucoup d’amour, elle m’a beaucoup appris. Du coup, je ne sais pas si ça a du sens pour toi mais je choisirais le mot « mère » (rires).

 

Un mot pour résumer le Soudan ?

Pour résumer le Soudan, ça a été mon éducateur. Je pense que le Soudan c’est ce qui m’a le plus préparée à mon pèlerinage, mon petit pèlerinage ma ‘Oumra (*le « petit pèlerinage » fait en dehors de la période de l’Eid qui constitut le grand pèlerinage, le Hajj), à la Mecque. J’ai beaucoup appris spirituellement du fait de mon isolement, du fait aussi des personnes que je rencontrais. Je me sentais très très proche du Créateur, je me sens toujours proche du Créateur mais je pense que le gros déclic il a été au Soudan. En fait, déjà en Égypte, il y a une préparation qui s’est faite au niveau de mon cœur je pense sur la route du fait des personnes rencontrées, du fait de plein d’épisodes, mais je pense qu’il y a vraiment eu une expansion (rires) au niveau de mon cœur au Soudan. J’ai compris beaucoup de principes comme Tawakal, ça veut dire « se remettre à Dieu », je l’ai vraiment compris au Soudan, je l’ai vécu, je l’ai expérimenté et du coup c’est quelque chose qui fait partie de moi maintenant, qui faisait surement partie avant mais l’expérimenter à ce point-là, ça a été réformateur je pense. Ça a été une grande préparation spirituelle, une éducation, c’est mon éducateur le Soudan (rires).

 

Un mot pour résumer l’Arabie Saoudite ?

Et l’Arabie Saoudite, on va dire « Surprise ». Pour moi l’Arabie Saoudite ça a été vraiment la surprise de ce voyage. Parce que j’ai découvert un pays avec beaucoup de richesses, que ce soit en termes de nature, mais aussi en termes de rencontres mais également pour écrabouiller tous les préjugés que je pouvais avoir.

 

As-tu d’autres projets de voyage en tête pour le post pandémie ?

Alors j’avais beaucoup de projets de voyage en tête. Déjà je devais faire un voyage en Arabie Saoudite mais il y a eu le Corona, donc ce voyage est peut-être remis à plus tard mais tout dépend de combien de temps va durer la période pandémie avant qu’on passe à une période post-pandémie. Ensuite il y a un projet qui me tient vraiment à cœur c’est de faire le retour et prendre le temps, faire un espèce de voyage de la gratitude où je prends le temps et de passer remercier les gens. De préférence j’aimerais bien faire ce retour par un autre chemin tout en passant voir les gens, mais en essayant de rendre ce chemin plus court, parce que du coup j’ai été contactée par beaucoup de gens qui veulent faire ce voyage et qui veulent faire un copié-collé de mon parcours alors que concrètement ce n’est pas du tout le plus rapide. Mais pour eux, ç a du sens parce que je l’ai expérimenté. Donc je voudrais faire le parcours plus court, ça me permettrait de ne pas refaire exactement le même chemin et d’expérimenter le chemin plus court pour qu’éventuellement ce soit un modèle reproductible.

As-tu un blog / site où tu parles de tes projets ? Je mettrai le lien vers ta vidéo et vers ton IG mais si tu veux rajouter autre chose dis-moi.

J’ai ma page Instagram qui est répliquée sur Facebook. Donc la page Facebook c’est exactement la même chose qu’Instagram mais c’est que le voyage à la Mecque. Donc la page Instagram c’est « Sara.rahala » donc là c’est ma page Instagram perso et sur Facebook c’est « Cycling to Mecca » et c’est une page où tout ce qui concerne le voyage « Cycling to Mecca » sur Instagram est transféré automatiquement.

Et y a la vidéo qu’on retrouve sur Youtube, qui résume dans de grandes lignes le voyage, c’est pas une vidéo de grande qualité mais c’était une manière pour moi de pouvoir rendre hommage à toutes ces personnes rencontrées qui ont facilité ce voyage, même si j’ai pas pu tous les mettre par souci de cacher leur visage pour certains ou tout simplement parce que j’ai pas d’image parce que mon but n’était pas du tout de documenter ce voyage mais en fait au fur et à mesure des rencontres, je me suis dit que c’était dommage de ne pas garder un souvenir de ça et donc je faisais des petites séquences très courtes pour me rappeler.

En fait ma plus grande crainte à un moment dans le voyage, c’était d’oublier. Et maintenant après un an, je me dis que parfois j’oublie, surtout quand on me pose des questions, je raconte et puis quand je rentre chez moi, je me dis « Ah mais je n’ai pas parlé de ça, j’ai oublié ! » ? Mais en fait quand je me connecte au plus profond de moi-même, même si ma langue n’arrive pas à mettre en mots plein de choses, même si des fois j’oublie des histoires, je sais que mon cœur n’a pas oublié parce que je vais retrouver un objet, je vais retrouver une image qui va arriver en moi et ça va raviver plein de souvenirs qui sont là en fait.

Du coup la vidéo est sur le compte Youtube, c’est Sara Rahala. Ce n’est pas une chaîne Youtube en soi mais c’est où j’ai pu poster la vidéo pour pouvoir la partager avec les gens qui le demandaient. Ça fait un moment que je l’avais faite en fait cette vidéo, j’arrivais pas à la regarder, déjà de la faire ça a été très difficile et quand ça y est j’ai réussi à la regarder juste avec un sourire et sans pleurs , sans cœur qui se serre, sans rien, à ce moment-là j’ai dit c’est bon, c’est le moment de le partager avec d’autres personnes parce que quand j’ai réussi à la voir juste avec amour, j’ai commencé à la montrer à ma famille, à des amis et j’ai vu l’effet que ça pouvait avoir sur eux donc j’ai dit pourquoi pas la rendre publique.

Retrouvez donc Sara sur sa page Instagram « Sara.rahala » ici :

.

Et sur sa page Facebook « Cycling to Mecca » :

Et la vidéo se trouve juste ICI !

Chronique syrienne #10 – Le ton juste

Il est difficile de trouver le ton juste pour (vous) raconter la Syrie. Je me pose souvent la question de ce que mes écrits, mes articles ici, mes petits posts sur Instagram, mes stories et mes photos sur les réseaux sociaux peuvent retranscrire. J’ai parfois peur d’être à côté de la plaque, de ne pas être juste, objective, neutre. Je ne suis pas journaliste. Je suis professeure, voyageuse et profondément amoureuse du Moyen-Orient depuis 8 ans. Ce que j’ai envie de montrer, c’est ce que je vois. Et ce que je vois, c’est l’autre côté du miroir. C’est la vie.

Être ici, c’est un mélange fort de nombreuses émotions diverses. Il y a une réelle volonté des gens ici de vivre, de surmonter la guerre et ses conséquences. Sur Instagram, je suis de nombreux comptes de photographie de Syriens qui prennent en photo leur ville : Damas, Alep, Homs, etc. Aucun ne renie la guerre mais ils ont aussi envie de passer à autre chose, de montrer une autre image. La Syrie, ce n’est pas seulement la guerre, les destructions, même si cela fait partie de l’histoire de ces dix dernières années, mais c’est aussi la vie, l’espoir, la reconstruction.

C’est ce que j’ai envie de partager, dans l’espoir de ne pas occulter non plus la souffrance, car les conséquences sont bien là malgré tout.

Le texte d’une amie syrienne avait, il y a quelques semaines, beaucoup résonné en moi. Voici ce qu’elle disait :

« Je pourrais vous raconter cette hideuse guerre urbaine qui a fait pleuvoir la mort sur ceux qui n’ont rien choisi, les édifices écroulés par les orages d’acier et les carcasses de voitures incendiées. Je pourrais vous parler de cette terre criblée de cicatrices et de balles et de tous ces destins brisés sous les bombes, de la sombre réalité de ces parents aux yeux noyés de douleur, de cette enfance privée d’insouciance et de toutes ces vies fauchées. De ces amoureux de la vie, flirtant malgré eux avec la mort.

Je pourrais témoigner de cette peur qui commande quand les tirs déchirent les airs mais qui peu à peu leur a appris à regarder la guerre dans les yeux. De cette peur de ne plus avoir peur. De mon pays devenu l’un de ceux où marcher peut tuer et de ce Monde en train de devenir fou.

Mais je voudrais simplement vous dire que la Syrie n’est pas le tombeau de l’Humanité, au milieu de l’obscurité elle continue à briller, elle lutte pour la vie, car la seule histoire qui vaille la peine d’être racontée en temps de guerre est la quête d’une éclaircie dans un ciel de brume. »

C’est également la discussion que j’ai eue avec mes élèves il y a deux mois, peu avant Noël je crois. Ils me disaient à quel point c’était dur pour eux l’image que l’on donnait d’eux et de leur pays dans les médias occidentaux. Ils ont envie de montrer autre chose. Pour autant ils sont conscients de ce qui se passe. Je me rappelle qu’un élève a dit à un moment donné que la Syrie ce n’est pas ça, la guerre, les bombardements, les réfugiés. Mais l’une d’entre eux a pris la parole pour dire que malgré tout, c’est aussi ça. Qu’il y a bien eu la guerre, des explosions et que des milliers de personnes vivent encore dans des camps de réfugiés.

Je ne savais pas à quoi m’attendre quand je suis venue travailler ici. Je ne savais pas comment j’allais trouver ces adolescents qui ont vécu une grande partie de leur vie à travers la guerre. Tous ont évidemment un parcours différent. Certains sont restés en Syrie tout le temps de la guerre, d’autres sont parties à l’étranger pendant quelques années. Mais tous ont une histoire qui les relie à ces dix années de souffrance de leur pays.

A la fin de mon premier cours avec les 4èmes en septembre dernier, je me rappelle qu’une bonne partie de la classe était venue me trouver pour me raconter leur histoire. La fois où les bombardements avaient atterri près de leur maison, la fois où leurs parents avaient décidé de quitter la Syrie, le nombre d’années où ils avaient dû partir, ou bien pour l’une, l’été dernier lorsque sa famille avait décidé de passer l’été à Beyrouth et s’était retrouvée à vivre l’explosion sur le port. Quelle vie.

Et encore, ces enfants, pour la plupart, font partie des « privilégiés ». Bien sûr que des histoires, il y en a des bien pires. Mais je trouve que c’est déjà inacceptable.

Depuis quelques semaines, je reçois des messages de Syriens ou de personnes d’origine syrienne qui m’écrivent pour me remercier de partager mes photos de la Syrie, de donner une image positive, de permettre à un autre point de vue d’exister sur les réseaux sociaux. Et ces messages-là me rassurent et m’encouragent en plus de tout ce que j’entends ici.  C’est cela que je veux transmettre, sans aucune connotation politique, mais tout simplement parce que, et c’est ce que j’ai appris ici encore plus qu’ailleurs et je l’ai déjà dit, derrière la guerre et la souffrance, la vie est plus forte que tout.

Lorsque j’ai mis les pieds dans le Monde Arabe pour la première fois il y 8 ans, je ne savais pas ce que j’allais trouver. Je ne savais pas que j’allais rencontrer des gens aussi fabuleux, une histoire aussi intéressante et des cultures aussi riches que les cultures arabes. Je ne savais pas que j’allais en réalité à la rencontre d’une partie de moi-même. Je ne vais pas m’étendre, j’ai déjà crié tout mon amour pour le Monde Arabe ici.

Alors lorsque je vois la situation en France, le racisme qui n’en finit pas de monter et les stéréotypes qui se propagent, je ne peux m’empêcher d’enrager. Quand ouvrirons-nous les yeux sur la beauté du Monde Arabe et des Arabes ? Quand cesserons-nous d’avoir peur de ce que nous ne connaissons pas ? Quand ces ignorants cesseront-ils de diviser les Français à travers leurs discours de haine et sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas ? Quand arrêterons-nous de faire circuler de fausses images et de prêter tant d’incivilité et de barbarie aux Arabes tout entier ?

Je n’ai qu’un souhait, à travers mes écrits et mes photographies, faire le lien, être ce petit pont entre deux mondes, entre deux cultures. Que quelqu’un qui lit mon blog ou voit mes stories sur Instagram se dise « Tiens, ça ressemble à ça la Syrie ? Je ne pensais pas que les Égyptiens étaient si drôles ? Le Maroc a l’air bien plus varié que ce que je ne l’imaginais ! La Palestine est si belle que ça ? » et ait envie de faire ce pas lui aussi. Vers ce fabuleux Monde Arabe et ses habitants qui ont tant à nous apprendre.

Lecture #7 – Une mort éphémère

.

Quand je vis quelque part, j’aime bien m’intéresser à la littérature du pays. À mon arrivée en Syrie, j’ai donc interrogé la documentaliste du collège où je travailler au sujet des auteurs syriens et elle m’a dirigée vers Saadallah Wannous. La première œuvre que j’ai lue de lui est celle-ci « Une mort éphémère« , l’histoire d’un homme qui, sur son lit de mort, imagine des sortes de scénettes, certaines drôles, d’autres absurdes, mais toutes philosophiques. J’ai eu un peu de mal à rentrer dans le thème je dois l’avouer.

Je me suis ensuite tournée vers deux pièces de théâtre qu’il a écrites et j’ai beaucoup aimé. La première « Miniatures » met en scène des personnages historiques à l’approche de l’invasion mongole de la Syrie. Il est question de l’attitude de chacun face au danger imminent, de ceux qui, mine de rien, se révèlent les plus courageux, ceux qui, derrière de beaux discours, n’ont que leurs intérêts en tête, et les autres face à toutes les facettes de l’humanité.
Dans la deuxième « Rituel pour une métamorphose« , un scandale sexuel, qui n’a en réalité pour explication qu’une sombre histoire de pouvoir, va mettre sens dessus dessous toutes les relations qu’elles soient entre hommes et femmes ou entre les hiérarchies.

Deux pièces de théâtre qui m’ont rappelé à quel point j’aime, justement, j’aime lire le théâtre. C’était l’une de mes lectures préférées lorsque j’étais au lycée où je dévorais principalement Shakespeare et Ionesco.

Lettre d’amour à moi-même

Il m’en a fallu du temps pour m’aimer. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu du mal avec ma propre personne.

Mon hypersensibilité était mal perçue par les autres enfants, je fus de plus en plus harcelée à l’école, j’étais mise de côté, moquée, détestée. Et je les croyais. Je me détestais aussi. Je me trouvais horrible, moche, inintéressante et faible. Je ne disais rien, j’ai menti à mes parents pendant des années, je leur faisais croire que j’avais des amis et que des garçons étaient amoureux de moi. Parce que j’étais persuadée que s’ils apprenaient la vérité, ils seraient déçus et me verraient comme les autres.

Mon arrivée au lycée a tout changé. Je quittais enfin les critères étriqués de ce que voulait dire être quelqu’un de « cool » pour entrer dans une nouvelle ère. J’ai eu la chance d’aller dans un lycée où être différent était particulièrement apprécié. J’ai commencé à me laisser aller. Une explosion de couleurs ! Les jupes par-dessus les pantalons, les atébas en laine dans les cheveux, les t-shirts à l’effigie de mes groupes préférés. Sous des couches et des couches de vêtements lentement je pansais mes blessures, j’apprenais à être moi-même, j’expérimentais. Les moqueries étaient loin. A part le douloureux chemin du retour à la maison le soir après les cours où j’étais insultée par les gens de l’endroit où j’habitais, je rentrais vite chez moi pour me retrouver dans mon espace à moi, ma chambre, mon antre.

L’université a été un nouveau choc pour moi. Un changement radical de style de vie loin du cocon du lycée où l’on se connaissait presque tous. L’anonymat dans cette masse me faisait peur et tout à coup je perdais tous les repères que j’avais réussi à construire. Je devais tout recommencer mais je n’en avais pas la force. Je devais changer, devenir une jeune femme mais j’étais tellement loin de tout ça. J’ai fait beaucoup de mauvais choix. Mais j’ai pourtant fait un choix important juste à ce moment-là, qui pourtant à l’époque semblait complètement irrationnel et m’a d’ailleurs mise par terre : je me suis choisie. J’ai renoncé au couple de rêve parce que je savais que ce n’était pas ce que je voulais vivre. Et je savais déjà à ce moment-là, que ce que je voulais c’était une vie de passion, et que, aussi banal que cela puisse sonner, je devais d’abord commencer la quête la plus importante : me trouver.

J’avais 18 ans, et les 15 années qui ont suivi ont été mouvementées, passionnées, fragiles, merveilleuses, torturées, fantastiques… vivantes.

A 33 ans, je n’ai aucun regret sur les choix que j’ai faits quand j’avais 18 ans, ni tous les autres d’ailleurs. Ils n’ont pas tous été bons mais ils m’ont tous forgés. Le chemin n’a pas toujours été facile mais il m’a menée dans de merveilleux endroits et surtout à la rencontre de personnes fabuleuses.

Je ne m’aime pas tous les jours. Il y a encore des matins où je me réveille avec l’envie de ne pas croiser ma tête dans le miroir. Pas physiquement mais mentalement, parce que je réfléchis trop, que je me pose 1000 questions, est-ce que je suis assez bien ? Est-ce que ce que je fais a du sens ? Est-ce que j’apporte une quelconque pierre à l’édifice ? Qu’est-ce que je change réellement dans ce monde ?

Aujourd’hui en ce 14 février 2021, je viens de réaliser que j’avais passé la journée avec moi-même à m’occuper de moi sans m’en rendre compte. Je me suis fait un petit repas, j’ai mis de l’huile dans mes cheveux, fait mes ongles et regardé Grey’s Anatomy sous ma petite couverture dans mon appartement damascène. Et j’étais bien. La seule présence dont j’avais réellement besoin, la seule chose qui pouvait me permettre de faire le point après ces quelques semaines intenses de travail où j’ai fini épuisée.

J’avais une amie qui me disait que j’étais toujours « trop ». C’est vrai que je suis souvent dans l’excès. Je ne sais pas prendre de demi-décision, aimer modérément, je pleure pour des pubs, je m’enthousiasme pour beaucoup de choses, j’ai toujours 100 passions et 1000 projets, je suis souvent trop contente et j’ai trop hâte de la suite.

Mais est-ce qu’on peut vraiment être trop ? Je préfère trop vivre que de mourir en ayant trop de remords, ça serait bien trop triste.

Puisque, et même si je suis très bien entourée, la seule personne avec qui je vivrai toute ma vie, ce sera toi Carlota, sache que je t’aime, avec toutes tes imperfections, tes excès, tes sautes d’humeur, tous tes projets inachevés, mais aussi tous ceux que tu as achevés, la vie que tu as choisie d’avoir et que tu t’es construite, ton cœur plein d’amour et d’espoir dans ce monde qui te fait pourtant bien souvent trembler.

On continue notre route ensemble, toi et moi, et pour toujours <3

Chronique syrienne #9 – Escapade enneigée à Bludan

Vendredi matin, quelques collègues et moi – la petite équipe qui est en train de devenir habituelle : Grégory et sa fille Tara, ainsi que Louay – nous sommes mis en route en direction de Bludan.

Bludan est un petit village à 50 kilomètres de Damas et qui se situe à 1500 mètres d’altitude. Depuis quelques semaines il y neige et les Damascènes se ruent sur ce village pour profiter du grand manteau blanc. Pour éviter la foule, nous avons décidé de partir tôt. C’est donc à 8h du matin que Louay, Grégory et Tara me récupèrent place des Omeyyades. Il pleut beaucoup et nous ne sommes à ce moment-là absolument pas sûrs de trouver de la neige à seulement 50 kilomètres d’ici. Nous partons avec peu d’espoir.

Sur la route, comme prévu, il n’y a personne. Nous roulons donc tranquillement et d’autant plus doucement avec ce temps. A la sortie de Damas, nous voyons apparaître des tas de bidons remplis d’un liquide entre le jaune et le vert sur le bas-côté. Ce sont des bidons d’essence vendus à la sauvette. La crise frappe toujours fort le pays, les files d’attente aux stations-essence sont toujours impressionnantes et il y a toujours peu de transports en commun. Les prix des taxis, eux, fluctuent quasiment quotidiennement selon le prix de l’essence.

Au fur et à mesure que l’on avance, le temps se dégrade de plus en plus, la pluie est de plus en plus drue et notre espoir de trouver de la neige, quant à lui, diminue. Pourtant après une petite montée, le paysage change et nous pouvons enfin apercevoir les fameux flocons : la pluie s’est transformée en neige et le paysage commence enfin à se recouvrir légèrement de blanc. Après quelques kilomètres, la neige est de plus en plus forte et le sol de plus en plus recouvert. Tara pousse des cris de joie et ne sait plus où donner de la tête.

Évidemment, plus nous montons, plus nous trouvons de la neige. Nous avançons la voiture jusqu’au point qui nous satisfait. Nous chaussons écharpes, bonnets et gants et nous lançons à l’assaut de la magie blanche.

Batailles de neige et création de mini bonhommes de neige rapidement écrabouillés par Tara, nous profitons de ce climat si surprenant ici en Syrie. Je réalise que c’est la première fois que je vois la neige au Moyen-Orient. Je l’ai vue rapidement au Maroc une fois en traversant le col du Tichka pour rejoindre Marrakech depuis Ouarzazate, mais cela m’avait surtout causé la frayeur de ma vie lorsque les bus devaient se croiser et se retrouvaient au bord du précipice et que je me remémorais toutes les histoires sur les accidents mortels de bus sur cette partie du royaume. Mais là, c’est la première fois que je me retrouve dans une telle carte postale enneigée avec des mosquées sous la neige.

Après avoir bien profité de ce moment, nous redescendons par une autre partie du village et arrivons sur la place de l’église où nous tombons tous instantanément amoureux de l’endroit. Nous décidons de nous arrêter pour profiter de la vue et prendre quelques photos.

En me rapprochant de l’église, je vois un grand attroupement et comprend qu’il y a un évènement important. En effet, c’est un enterrement. Je m’éloigne vers le jardin de l’église un peu en retrait pour ne pas gêner. Quelques minutes plus tard, le cortège funèbre arrive et les cris et les larmes des femmes retentissent. C’est la première fois que j’entends ces cris, caractéristiques des images que l’on se fait des enterrement dans cette région du monde. C’est tout un autre rapport à la mort qui se met en scène, loin de notre pudeur occidentale. Mon cœur se serre d’entendre si clairement le désespoir face à la perte d’un proche.

Nous laissons les gens à leur recueillement et repartons discrètement. Il est l’heure pour nous d’aller prendre un petit-déjeuner dans l’un des restaurants du village. Celui que nous avons choisi a une belle vue sur la campagne et les montagnes.

Nous savourons notre hummus, nos œufs, nos manaqishs, notre labneh et des frites pour Tara. Nous discutons et commençons déjà à planifier nos prochaines excursions dans la région. Pourtant, celle-ci n’est pas encore terminée !

Après le petit-déjeuner, nous nous remettons en route et nous prenons le chemin du retour. Mais un peu avant Damas se trouve le tombeau d’Abel, le fils d’Adam et le frère de Caïn. La mosquée qui abrite son immense tombeau (les personnes de l’époque d’Abel et Caïn sont supposées avoir été beaucoup plus grandes que nous), possède également un plafond magnifique.

La route menant à ce tombeau est également somptueuse : les vallées de terre rouge parsemées d’arbres et les sommets enneigées nous enchantent. De plus, nous sommes seuls sur la route et comme toujours cela donne une dimension particulière à la visite de tels lieux, l’impression d’être (ce que je suis) privilégiée de me trouver dans un endroit tel que celui-ci malgré tous les évènements qui se sont déroulés dans ce pays. Comme toujours, je mesure ma chance et essaie de profiter de chaque instant.

Nous repartons ensuite en direction de Damas après une journée qui nous aura donné l’impression d’un voyage de quelques jours. Je prends réellement goût à ces excursions hors de Damas qui me promènent dans l’histoire, me font découvrir de nouveaux paysages et m’enrichissent toujours un peu plus.

Nous planifions déjà notre prochaine escapade qui nous emmènera cette fois-ci normalement dans un monastère au milieu du désert…

Les belles personnes #2 – Andrew, rêveur et voyageur

L’année dernière, il y a pile un an, je partais pour une escale d’une semaine à Istanbul, avant de rentrer chez moi au Caire. Ce fut l’occasion de revoyager à nouveau toute seule et dans un endroit que je ne connaissais pas. Ce fut aussi l’occasion de rencontrer de belles personnes. Cette semaine j’ai eu envie de partager ce coup de cœur et le récit que j’en avais fait alors :

« Ce que j’aime le plus en voyage, ce sont les gens. Mettre les pieds hors de chez soi, c’est la promesse de rencontrer des personnes au destin et au mode de vie souvent atypiques.

J’ai rencontré Andrew dans l’auberge de jeunesse où je séjournais à Istanbul. J’ai vite remarqué ce visage respirant la bonté et ce sourire rassurant.
Andrew a 70 ans et est américain. Il y a cinq ans, il a tout quitté pour voyage. Il n’a jamais eu beaucoup d’argent dans sa vie, il a beaucoup travaillé les dernières années pour pouvoir mettre un peu d’argent de côté et partir. Ses économies et sa petite retraite lui permettent de voyager. Il dort dans les auberges de jeunesse ou chez les gens qu’il rencontre. Il aime discuter, poser des questions et échanger, parler de philosophie et de spiritualité et réciter les poèmes qu’il écrit lui-même quelques fois.


Cette rencontre m’a beaucoup marquée, déjà parce qu’Andrew est une personne lumineuse avec qui j’ai créé un lien très fort en l’espace de quelques jours, mais aussi parce qu’il représente cette idée que la vie ne s’arrête pas à la retraite, que lorsqu’on veut changer de vie, on le peut, et à n’importe quel moment, et qu’il suffit de mettre un pied dehors pour voir à quel point le monde est incroyable et ne cessera jamais de nous surprendre.

A tous les Andrew qui ont décidé que peu importe leur âge, le monde était à eux ❤️ »

Lectures 2020 – TOP 10 !

Avant de commencer les lectures 2021, j’ai eu envie de revenir sur les meilleures lectures de 2020. Mon challenge de 2020 était de lire 30 livres et/ou romans graphiques. J’ai atteint mon record de 33 lectures. J’en ai finalement sélectionné 10 que j’ai réellement adoré, les voici :

.

  1. Islam et femmes

Cet essai revient sur les « questions qui fâchent » concernant l’Islam et les femmes. Obligation de porter le voile, polygamie, héritage, l’autrice analyse à travers les prismes historique et linguistique la manière dont le texte sacré serait manipulé par des exégètes afin de faire ressortir des interprétations très bénéfiques pour les hommes. Un éclairage très intéressant.

.

  1. Amours

Marion Touboul a voyagé en Égypte pour poser cette simple question aux Égyptiens : « Qu’est-ce que c’est que l’amour pour vous ? ». Voyage dans le cœur des Égyptiens, la poésie, l’espoir mais aussi la désillusion ou la perte de repères. Marion Touboul a retranscrit la complexité du rapport des Égyptiens à l’Amour et dressé le portrait d’une Égypte actuelle entre traditions et modernité.

.

  1. Si je t’oublie Alexandrie

Jérémie Dres raconte dans ce roman graphique sa quête familiale. A la mort de sa grand-mère, Jérémie se rend compte qu’il ne connait presque rien de l’histoire de ses grands-parents, Juifs expulsés d’Égypte à l’époque de Nasser. Il décide alors de retourner sur leur trace dans un voyage qui le mènera au cœur de ses racines. Un bel ouvrage sur l’histoire familiale, l’identité et la transmission.

.

  1. Sarkozy Kadhafi, des billets et des bombes

Dans cet autre roman graphique, écrit par 5 journalistes, les auteurs reviennent sur les liens étroits qu’ont entretenu Nicolas Sarkozy avec Mouammar Kadhafi. Argent sale, espionnage, trahison, un récit édifiant résultat d’une recherche journalistique pointue.

.

  1. After the Prophet

A la mort du Prophète, les informations sur sa succession ne sont pas claires et déboucheront sur la première grande scission entre les musulmans : la séparation entre les Sunnites et les Chiites. L’autrice nous emmène au cœur de l’histoire, aux côtés des grands personnages de l’Islam qui l’ont faite et nous permet de comprendre un peu mieux le chemin vers cette fraction dont les répercutions sont encore vives aujourd’hui.

.

  1. La part de l’autre

Et si Adolf Hitler avait été accepté aux Beaux-Arts où il avait postulé ? L’Histoire aurait-elle connu le même destin ? Serait-il devenu le Hitler que le monde a connu ? Eric-Emmanuel Schmidt raconte tour à tour l’Histoire que nous connaissons, puis l’Histoire telle qu’elle aurait pu être si Hitler avait suivi sa formation aux Beaux-Arts. Une Histoire alternative fascinante.

.

  1. Le mariage de plaisir

Cette saga familiale nous mène à la rencontre d’Amir, un marchand marocain qui voyage chaque année au Sénégal où il contracte un « mariage de plaisir », une sorte de mariage intérimaire, avec une belle Sénégalaise dont il finira par tomber amoureux et par épouser pour de bon. De cet amour naitront des jumeaux, l’un blanc, l’autre noir. Chacun vivre des expériences complètement différentes au fil de sa vie, l’un préservé, l’autre victime de racisme. Une plongée passionnante dans la face sombre du Maroc.

.

  1. Soufi mon amour

L’histoire de la rencontre du grand poète Rumi et du derviche Shams de Tabriz qui engendrera la naissance du soufisme. Une histoire d’amitié, de spiritualité, un voyage dans la foi, l’amour et le cheminement personnel. Une pépite.

.

  1. J’ai toujours vécu demain

Paul-Emile Victor fait partie de ces personnes que j’adule. Je suis tombée un jour sur un vieux livre qui présentait ses expéditions polaires. J’ai eu un coup de foudre en le voyant le regard au loin dans sa petite veste en cuir (#cœurdartichaut). Je suis un jour tombée sur sa biographie écrite par sa fille, Daphné Victor, et le Stéphane Dugast, secrétaire général de la société des explorateurs français. J’aime ces livres qui vous emportent, vous font voyager et vous donnent envie, comme Paul-Emile Victor, d’être passionné et de vous surpasser.

.

  1. Aïcha, la bien-aimée du Prophète

« Saladin », de la même autrice, fut mon livre préféré en 2019, celui-ci fut mon livre préféré de 2020. Geneviève Chauvel, journaliste, grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient, offre dans ce magnifique livre, l’histoire d’Aïcha, une des femmes du Prophète, devenue après sa mort l’une des références en matière d’Islam.

Il n’est pas toujours facile d’abandonner son regard occidental quand il s’agit de l’Islam ou du Moyen-Orient, mais c’est ce qui m’éblouit chez Geneviève Chauvel, sa capacité à enlever ces lunettes de femme française chrétienne pour apprécier à sa juste valeur la beauté de l’Islam et du Moyen-Orient.

.

A bientôt pour les premières lectures de 2021 !

Lecture #6 – Bon vent, Bonaparte !

Fin 2020, je suis retournée en Palestine. Malheureusement pas physiquement, mais simplement le temps de la lecture de « Bon vent, Bonaparte ! » de Ala Hlehel.

J’ai tout de suite eu envie de le lire lorsque je suis tombée dessus cet été : l’histoire (romancée) du siège de la ville de Saint-Jean-d’Acre par Napoléon Bonaparte. Même si je ne connaissais pas cet auteur, je fais aveuglément confiance aux éditions Actes Sud. Il a donc fait partie des 8 kg de livres que j’avais décidé d’emmener dans ma valise lors de mon déménagement en Syrie en septembre dernier.

L’histoire prend donc place en Palestine à Saint-Jean-d’Acre en 1799. S’affrontent le sanguinaire Jazzâr Pacha et l’orgueilleux Napoléon Bonaparte. Dans un récit (très) romancé, crû et même violent, de cet épisode de l’histoire, Ala Hlehel nous replonge dans le Moyen-Orient du 18è siècle, dans son histoire et dans la folie de ses gouverneurs.

Son thème m’a fait repenser à l’un de mes livres préférés, que j’avais découvert il y a deux ans en Égypte le superbe « Turbans et chapeaux » de Sonnallah Ibrahim : l’histoire de l’occupation française en Égypte, qui même si elle n’aura duré que 3 ans, aura semé violence et désordre.

Plongez dans l’histoire et préparez-vous à rire à grimacer de dégoût, voire d’horreur grâce à la lecture de ce roman divertissant.

 

Chronique syrienne #8 – Maaloula et Sednaya

J’avais au départ planifié d’aller passer mes vacances en Egypte pour Noël mais avec la situation actuelle, les déplacements sont compliqués et chers, alors j’ai finalement décidé de passer mes vacances et les fêtes de fin d’année à Damas. Et je ne suis pas déçue !

J’ai passé mes vacances à flâner dans Damas, à voir mes amis, à lire, à prendre des cours d’arabe, à écrire, à travailler tranquillement pour le collège, à me reposer et parfois même à ne rien faire.

J’avais aussi organisé une excursion avec des collègues du collège : une journée dans les villages chrétiens de Maaloula et Sednaya. C’était mon but pour le mois de décembre, je voulais absolument faire cette excursion et finir l’année sur un petit road-trip.

C’est ce que nous avons fait le 29 décembre. A 8h30 du matin, mes collègues passent me prendre en voiture place des Omeyyades devant la Librairie. Il y a Louay, mon collègue de mathématiques, Grégory, mon collègue d’histoire-géographie, et sa fille Tara, que j’ai déjà mentionnés ici puisque nous sommes arrivés à Damas en même temps en septembre, Soulafa, ma collègue d’arts plastiques avec qui je suis partie en excursion en novembre au Krak des Chevaliers et Marmarita, et sa sœur Arwa, qui habite à Los Angeles mais qui était en visite en Syrie pour les fêtes de fin d’année. Tout ce beau petit monde, réparti dans deux voitures, est prêt à profiter de cette belle journée. Enfin « belle », une épaisse brume a décidé de nous accompagner pour l’occasion, mais elle donnera finalement une ambiance très particulière, quasi mystique, aux lieux que nous visiterons.

Maaloula se situe à seulement 44 kilomètres de Damas. Une petite heure de route ponctuée des habituels checkpoints militaires (4 ou 5 quand même sur cette si petite distance) et vous arrivez dans ce petit village chrétien. Le charme tient aux maisons pastel qui descendent de la montagne et aux différents monastères et églises.

Le premier monastère que nous avons visité est Mar Takla, Saint Thècle. Il se situe en hauteur du village et a été taillé directement dans la montagne. Tout en haut se trouve une petite salle de prière magnifique et juste avant, un grand arbre a été préservé et a continué de grandir jusqu’à ce que ses branches s’épanouissent à l’extérieur. Il est habité par des sœurs de culte grec orthodoxe.

En 2013, des terroristes du Front Al Nosra, affilié à Al Qaïda, ont attaqué et occupé le village pendant plusieurs mois. Les monastères ont été pillés et gravement endommagés. Ils avaient mis le feu à une des églises. Tout a été rénové mais la peinture du plafond de cette église garde les traces du feu. Lorsque la sœur nous raconte brièvement ces quelques mois de terreur, l’émotion est bien entendu toujours palpable.

Après la visite du monastère Mar Takla, nous avons marché dans le wadi (canyon) avant de remonter vers le haut du village pour rejoindre le second monastère : Mar Sarkis, Saint Serge. La vue d’en haut est très belle lorsque l’on surplombe le wadi et le monastère Mar Talka.

Le monastère de Mar Sarkis aurait été fondé à l’époque de Constantin, y a pas trop trop longtemps quoi ! Il a lui aussi été attaqué et grandement détruit par les terroristes. L’hôtel Safir, ancien hôtel de luxe, situé juste à côté du monastère et qui n’a, lui, pas été rénové, témoigne de la violence des combats.

Après la visite de Mar Sarkis, nous faisons le chemin inverse pour rejoindre la voiture et nous diriger vers un autre village majoritairement chrétien, celui de Sednaya, qui se trouve sur le chemin du retour à 26 km de Damas. Le village en lui-même est moins charmant que celui de Maaloula. Le monastère principal est celui de Notre-Dame de Sednaya, niché sur une colline, il a des airs de forteresse, ce qui explique certainement pourquoi, à l’inverse de Maaloula, les terroristes n’ont pas réussi à l’attaquer. Un soldat nous a également fièrement expliqué que les attaques avaient repoussé par l’armée et le monastère ainsi protégé.

Ce monastère immense est également occupé par des sœurs de culte grec orthodoxe. L’architecture est bien plus moderne, notamment grâce à son immense escalier principal menant à l’entrée du monastère mais aussi dans les églises.

Nous avons assisté à une scène particulièrement émouvante. Il y a une petite pièce dans un coin reculé du monastère où l’on peut demander aux sœurs de prononcer des prières de toutes sortes : des souhaits de guérison ou bien des prières pour les morts. Cette pièce toute sombre, seulement légèrement illuminée de quelques bougies, remplie d’ex-votos de toutes formes, semblait contenir tous les espoirs mais aussi toutes les souffrances du monde. C’est comme une bulle hors du temps et de l’espace, où l’on peut se laisser aller à pleurer, accompagné d’une sœur et de ses paroles. C’était le cas pour une dame présente à ce moment-là, la sœur à ses côtés qui murmuraient des prières. Elle pleurait mais semblait aussi trouver quelque réconfort dans les paroles de la religieuse.

Nous avons continué notre tour de cet immense monastère, finissant par cette vue panoramique sur le village. Je ne sais pas pourquoi mais cette vue m’a fait penser à Jérusalem avec tous ces dômes, le mélange de mosquées et d’églises plus important que d’habitude.

Avant de rentrer, nous avons déjeuné (à l’heure syrienne, il était 16h !) dans un restaurant très connu dans la région, qui était, à priori, avant la guerre un point de rendez-vous le weekend particulièrement, et qui s’appelle « Jana Sednaya », c’est-à-dire le Paradis de Sednaya. Une nouvelle crèche nous attendait ainsi qu’un excellent repas après le plaisir et la richesse de toutes ces belles découvertes de la journée.

 

Good bye 2020 !

2020, c’est la fin !

Même si je ne pense pas que l’année 2021 va miraculeusement tout changer, que le Corona ne va pas se volatiliser par enchantement après les douze coups de minuit et que de nombreux combats restent et resteront toujours à mener, j’aime ces moments où l’on peut prendre le temps de regarder en arrière et de voir le chemin parcouru en une année.

J’ai eu la chance de ne pas être personnellement impactée par le Covid au niveau de ma santé, mais il aura certainement chamboulé ma vie !

Retour sur une année riche en rebondissements.

———–

JANVIER

L’année commence par un mois de janvier sous le signe du voyage. J’étais de retour en France pour les fêtes de fin d’année et j’en ai profité pour aller faire un tour à Paris où j’ai des amis et où vit mon frère, ainsi que dans le Nord de la France où vit tout le reste de ma famille.

Ensuite, je suis partie pour un petit voyage de quelques jours au Maroc, une mission d’une grande importance placée sous le signe de l’amour. Une belle manière de commencer 2020 et un séjour qui aura changé à tout jamais la vie d’une amie <3

Ensuite, avant de rentrer au Caire, j’ai décidé de faire une escale d’une semaine à Istanbul. C’est la première fois depuis longtemps que je pars solo dans un pays que je ne connais pas. Je passe une belle semaine, pleine de découvertes et de rencontres, et je tombe amoureuse de la sublime Istanbul.

————–

FÉVRIER

Je passe quasiment tous mes WE dans l’oasis de Fayoum. Un ami y a un camp et j’aime ces moments de sérénité et de quiétude dans le désert, hors du temps. C’est ce qui me manque le plus ici en Syrie, la possibilité d’aller passer le WE sous les étoiles et de voir Etman, mon bédouin préféré à se raconter des conneries au coin du feu.

———–

MARS

Cette fois-ci le Corona est bien là et vient bouleverser tous mes plans. Mi-mars contre toute attente, je déménage et quitte le Caire en 24 heures. Je pars me confiner chez mes parents dans le Sud de la France. Je retrouve ma famille et mes chats d’amour. Même si c’est le choc de devoir quitter l’Égypte de cette manière, en plein milieu de l’année scolaire, sans pouvoir dire au revoir ni à mes amis ni à mes élèves, j’ai la chance de pouvoir retourner chez mes parents en toute sécurité.

—————-

AVRIL

Je profite du confinement que j’ai la chance de vivre tranquillement. Je lis beaucoup, je dors beaucoup, je mange beaucoup, et chaque jour pendant l’heure de sortie autorisée, je pars explorer les alentours. Mes parents habitent à la campagne près d’Avignon et vivent dans une région magnifique. Juste à côté de chez eux, ce sont les champs, les vignes et les chevaux. C’est un vrai bol d’air qui me fait énormément de bien et cette promenade quotidienne m’aide petit à petit à digérer tout ce qui s’est passé ces dernières années pour de bon et à passer à autre chose.

—————

MAI

Nous sommes déconfinés. Même si je ne ressors pas tout de suite de ma bulle, je finis par profiter de mon Sud petit à petit avec des petites excursions à droite à gauche.

———-

JUIN

En juin, j’en profite pour me balader, revoir enfin mes amis, et surtout je prépare un gros déménagement. Je quitte pour de bon « la maison du bonheur », l’appartement que je louais à Avignon depuis 4 ans et que je n’arrivais pas à quitter mais qui créait de grosses préoccupations en sous-location. Il était temps de dire adieu à ce lieu que j’ai beaucoup aimé pour faire de la place à la suite.

———

JUILLET

J’ai envie d’aller explorer la France et passer voir mes amis éparpillés un peu partout sur le territoire. Je commence avec un WE entre copines à Sète, puis je pars à Paris voir des amis et mon frère, ensuite ma famille qui vit dans le Nord de la France.

———–

AOUT

Le roadtrip continue, je pars pour Poitiers, Limoges, La Rochelle, la côte Atlantique, Bordeaux puis Toulouse. A chaque arrêt, je retrouve des amis, certains que je n’ai pas vus depuis très longtemps. Ce tour me fait du bien, je découvre des coins que je ne connaissais pas et réalise encore une fois à quel point la France est belle.

————-

SEPTEMBRE

Le départ approche, je profite encore un peu de mon Sud avec une journée dans le magnifique village de Gordes par exemple, puis c’est l’heure du grand départ ! Je déménage en Syrie ! Un périple rempli de péripéties m’attend puis j’arrive enfin dans ma nouvelle ville : Damas. Quelques semaines dans la sublime maison d’un collègue dans le centre historique, puis je m’installe dans mon chez-moi où les rebondissements ne sont jamais bien loin.

———

OCTOBRE

Je suis installée et je passe mes WE à explorer cette ville magnifique. Je découvre une nouvelle culture, je me familiarise avec la langue, j’essaie de m’orienter dans mon nouveau quotidien. J’ai repris l’école et je m’y sens bien. Je prends possession des lieux et je me sens déjà chez moi.

———–

NOVEMBRE

Je profite du mois de novembre pour commencer à explorer le pays. Début novembre pendant mes premières vacances, je pars pour le WE avec un groupe (les étudiants de ma collègue d’espagnol) pour découvrir le Krak des chevaliers, le monastère de Marmarita et la région de Meshta el Helwu. Cela fait aussi deux mois que je vis ici et j’en suis heureuse !

Fin novembre, je me rends à Alep chez une amie. Je découvre une ville meurtrie par la guerre mais une volonté de fer des habitants de reconstruire la ville et de continuer à vivre coûte que coûte.

—————-

DÉCEMBRE

Le mois de décembre a été riche en découvertes à Damas, de belles rencontres et beaucoup de visites dans la ville. A partir de mi-décembre, je suis en vacances et j’en profite pour faire un maximum d’activités. Je me balade, je vois mes amis, j’étudie l’arabe et j’organise une petite sortie avec des collègues dans les villages de Maaloula et Sednaya.

Je passe les fêtes à Damas, je suis invitée chez des amis pour Noël et le lendemain j’ai un petit repas entre amis avec les nouvelles personnes entrées dans ma vie avec qui je suis heureuse de passer mon quotidien et maintenant les fêtes.

———–

Ainsi s’achève 2020. Même si le covid a bouleversé mes plans, ce ne fut que pour le meilleur et je suis chanceuse de ne pas avoir été impactée de manière négative par cette maladie.

Pour 2021, je ne souhaite qu’une chose : continuer de vivre cette vie que j’aime, faite de rencontres fortes, de voyages et de découvertes.

Et je vous souhaite la même chose : une vie riche, entouré des gens que vous aimez, à vivre la vie que vous aimez, que ce soit au coin du feu à lire un bon livre ou sous le ciel étoilé du désert, à profiter de votre famille, de vos amis.

PEU IMPORTE COMMENT MAIS VIVEZ !

BELLE ANNÉE 2021 ! <3